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Bibliothèque de l'Ecole Moderne n° 50-53 - Les correspondances scolaires

Dans :  Principes pédagogiques › communication › 
Janvier 1967
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Clem. BERTELOOT
Danièle GERVILLIERS
Janou LEMERY
et leurs commissions

 

 

Les correspondances scolaires

 

 

 

Bibliothèque de l'Ecole Moderne n°50-53 - 1968


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Sommaire

LA CORRESPONDANCE SCOLAIRE A L'ECOLE PRIMAIRE
- Pourquoi correspondre ?
- Fondements humains et sociaux de la correspondance
- Les bienfaits de la correspondance
- Comment correspondre
- La correspondance internationale par l'esperanto
- Essai de correspondance individuelle libre
- Une bonne correspondance

LA CORRESPONDANCE AU SECOND DEGRE
- Je veux les cueillir
- Les relations sociales de l'adolescent
- Harmonisation et intégration des techniques d'expression libre
- Le choix du correspondant
- Le premier colis
- Les échanges suivants
- Quelques pistes possibles
- Le voyage échange
- Vers un élargissement à toutes les matières d'enseignement
- Notre mouvement vit à l'image de nos classes

LE SERVICE I.C.E.M. DES CORRESPONDANCES


Pour aider les éducateurs à organiser un milieu scolaire épanouissant, le mou­vement de l'Ecole Moderne, guidé par la pensée et l'exemple de Freinet, a créé des outils et des techniques. La correspondance interscolaire est peut-­être la technique qui, le plus simplement, le plus naturellement, forme à travers l'enfant l'homme équilibré, conscient et actif de demain. Par des comptes rendus d'expériences menées à l'école maternelle, à l'école primaire et dans les établissements se­condaires, le livre fait la preuve du rôle formateur et culturel de la corres­pondance scolaire. En offrant des possi­bilités d'action sur le milieu, en susci­tant une pénétration en profondeur des êtres et des choses dans leur passé, leur présent, leur devenir, elle élargit le champ d'expérience de chacun dans l'espace et dans le temps, provoque des prises de conscience et oblige à plus de clarté, de profondeur, de beauté dans l'expression et la communication.


POURQUOI CORRESPONDRE ?

FONDEMENTS HUMAINS ET SOCIAUX DE LA CORRESPONDANCE

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LA VIE, RESEAU COMPLEXE DE RELATIONS 

La communication est un besoin vital de l'homme. Des adultes qui ne se connaissent pas éprouvent, dans certains “cas chocs ”, le besoin spontané d'entrer en relations : sur un terrain de sport, devant un accident, lors d'un événement capital, universel, un armistice par exem­ple, au cours d'un voyage par transport public, etc.

Toutes les civilisations ont doté les hommes de moyens de commu­nication de plus en plus perfectionnés, de plus en plus rapides, de telle sorte que l'enfant du XXe siècle use tout naturellement de l'auto, du train, du paquebot, de l'avion, de la radio, de la télévision et rêve d'être un jour cosmonaute. Et naturellement aussi il éprouve le besoin de communiquer ses sensations à quelqu'un :
- Parfois simple besoin d'expression, même si l'auditeur reste passif (petits de Maternelle qui se racontent à un camarade qui n'écoute pas).
- Besoin de se libérer d'une sensation vive (joie, douleur, peur, etc.).
- Besoin de défouler le trop-plein de sentiments cachés, parfois re­foulés dans le milieu familial ; défoulement qui permet parfois une clarification intérieure, une reprise d'équilibre.

Tous ces besoins, et d'autres, se fixent dans l'exercice de l'expression libre qui suscite la communication.

L'IMPORTANCE DES RELATIONS FAMILIALES 

On reconnaît de plus en plus le rôle essentiel de la famille dans l' édu­cation de l'enfant et en particulier du jeune enfant.

Rousseau n'écrivait-il pas déjà dans l'Emile : “Nous commençons à nous instruire en commençant à vivre, notre premier précepteur est notre nourrice. ” ?

Depuis, on a analysé la qualité des relations affectives, leur importance pour le développement du tout petit ; on a insisté sur l'influence de la constellation familiale, du logement, de l'équipement technique, du style de vivre... Trente à quarante facteurs ont été décelés qui jouent au départ dans l'éducation familiale le facteur “ mère ” restant, de loin, le plus marquant. Mais combien de parents en sont-ils conscients en ce moment ? Combien même, envisageant le problème de l'éducation dans sa complexité, peuvent pleinement jouer leur rôle dans le contexte social actuel ?

Les relations affectives, en particulier, sont de plus en plus perturbées par la vie moderne. Le travail de la mère, l'exiguïté du logement, les sollicitations nombreuses de l'extérieur sont, sans doute, les causes principales de cette perturbation. En effet, pour assurer l'équilibre budgétaire, répondre au désir de confort de plus en plus pressant savamment excité par la publicité la majorité des mères sont obligées de travailler hors du foyer. Le jeune enfant est alors confié à une nour­rice, à la crèche, plus tard à l'école maternelle. Le plus souvent, on le presse, on le bouscule parce qu'il faut pointer à l'heure à l'usine, parce qu'il faut rentrer vite pour déjeuner, assurer l'entretien de la maison. Dans cette précipitation continue, cette accumulation d'occupations, où se situe le temps des caresses qui exige calme et disponibilité ?

Dans les logements trop étroits, la promiscuité engendre de nombreux conflits. Les interdits sont multipliés, les expériences sont limitées, souvent contrariées, si bien que l'agitation de l'enfant croît et est source de nouvelles discordes. De plus, les conflits parentaux atteignent trop tôt l'être sensible, avide d'équilibre qu'est un jeune enfant. L'anxiété le gagne et s'ajoute à l'irritabilité, à la fatigue nées d'une vie trop agitée.

Que dire de la télévision, de l'auto qui contribuent au déséquilibre affectif en accaparant les quelques heures de loisirs restant aux parents ! Il est facile de comprendre pourquoi nos classes de ville se peuplent non seulement d'instables, de nerveux mais aussi d'enfants inhibés.

LES RELATIONS DANS LA VIE MODERNE 

Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis.

SAINT-EXUPERY
“ Le Petit Prince ” 

L'enfant subit l'influence d'un milieu qui dépasse largement celui de son foyer. L'on peut se demander si, dans ce cadre élargi, la qualité des relations avec les choses, avec les êtres, contrebalance ou accentue le caractère des relations familiales.

Ce qui est évident, c'est que les conquêtes techniques du XXe siècle multiplient les relations. Avec la création de moyens de déplacement et de communication rapide, parfois instantanés (au1to, avion, radio, télévision...) le temps et l'espace ont pris de nouvelles dimensions. Ils semblent se raccourcir devant les pouvoirs accrus de l'homme. En 1927, Lindbergh effectuait le premier vol sans escale de l'Atlantique Nord en 33 heures. C'est en trois heures seulement que le Concorde s'apprête à franchir la même distance. Grâce au satellite “ Early-Bird ”, le France, en pleine mer, envoie l'électrocardiogramme d'un passager à un professeur de Paris qui reçoit  immédiatement le message. Chacun, devant son écran de télévision, peut assister, en direct, au retour d'une capsule spatiale.

Dans la perspective de cette irréversible accélération, de ces pouvoirs sans cesse accrus, l'avenir est riche de promesses. Mais un grave danger semble résulter de ces conquêtes. Devant cette multiplicité, cette facilité de relations, ne risque-t-on pas d'aller vers des contacts superficiels dans tous les domaines ? L'esprit n'est-il pas très vite encombré, surchargé ? Autrefois, l'on connaissait peu mais l'on connaissait bien. Le travail d'abord apportait un contact intime avec les choses. Le paysan aimait ses champs et ses arbres ; l'artisan réalisait des objets de qualité pour lesquels il avait engagé sa personnalité. On prenait le temps de bavarder avec les voisins, les marchands... Sollicitée par un nombre limité de sujets, la réflexion s'exerçait en profondeur, alors qu'aujourd'hui elle se dilue en surface, s'éparpille et conduit finalement à l'indifférence. La méditation devient le privilège d'une élite.

Où et quand l'homme moyen, l'homme de la masse a-t-il réellement l'occasion de discuter, de réfléchir, de  créer ? Dans son travail ? La spécialisation, l'automation, le rendement limitent l'exercice de la main et du cerveau dans la majorité des métiers. Dans ses loisirs alors ? L'auto, la télévision, les distractions organisées coupent l'homme de la vraie nature, des contacts humains réels.

Quelques-uns tentent de réagir : on achète une maison à la campagne, on trouve un hobby compensateur mais combien n'arrivent pas encore à prendre conscience des causes du malaise qu'ils ressentent ? L'im­pression d'insécurité, d'instabilité atteint alors les enfants qui sont très sensibles à l'atmosphère de leur entourage.

D'ailleurs cette influence du monde extérieur touche directement aussi ces êtres jeunes et malléables. Depuis quelques années, la télévision est devenue pour beaucoup d'enfants le moyen de relation le plus courant, au détriment du contact direct avec les êtres et les choses. Certes on s'émerveille quand un petit de cinq ans parle d'un lit à baldaquin, du bateau des corsaires, de la vie des girafes, mais ces connaissances ne constituent qu'un vernis superficiel et ce n'est pas sur elles que se bâtira la personnalité de l'enfant.

D'autre part, les jeux sont conçus beaucoup plus pour assurer la tran­quillité des parents, une bonne rentabilité commerciale que pour sa­tisfaire les besoins primordiaux d'un être en formation : affection, création, contacts avec les éléments...

On en vient donc à penser que la vie moderne, malgré les apparences, n'améliore pas la qualité des relations et, dans une certaine mesure même, qu'elle perturbe ou retarde la conquête de l'équilibre intérieur.

LA RESPONSABILITE DE L'ECOLE 

Nous entrevoyons l'importance du rôle que doit jouer l'école si elle veut assurer l'épanouissement de chaque enfant en palliant la démission de la famille et les dangers d'une civilisation déracinante.

Il lui faut d'abord être ce milieu suffisamment riche pour susciter des expériences variées, suffisamment ouvert pour que se créent des re­lations avec d'autres enfants, avec des hommes engagés dans les ac­tivités  économiques et sociales. Dans ce milieu dynamique, chaque enfant doit disposer d'assez de liberté pour puiser les éléments dont il a besoin, afin de construire, à son rythme et selon ses intérêts, sa propre personnalité. Hélas, actuellement, la réalité scolaire est tout autre. Nos classes sont mal conçues, mal équipées, fermées et surpeu­plées. L'éducateur doit chercher, pratiquement sans aide extérieure, sans encouragements même, à améliorer ses techniques pédagogiques, à perfectionner ses connaissances psychologiques, à établir des contacts souvent difficiles avec les parents pour mieux comprendre ses élèves et par suite mieux assumer ses responsabilités.

On comprend que, devant tant de difficultés, beaucoup renoncent à leur rôle réel d'éducateur. On comprend pourquoi l'enseignement du XXe siècle encore verbal, standardisé, statique trop souvent, accuse, au lieu d'y remédier, le déséquilibre causé par la vie moderne.

Pour aider les éducateurs, résolus à affronter leur énorme responsabilité dans la société laïque contemporaine, à organiser un milieu scolaire épanouissant, le mouvement de l'Ecole Moderne, guidé par la pensée et l'exemple de Freinet, a créé des outils et des techniques. La corres­pondance interscolaire est peut-être la technique qui, le plus simple­ment, le plus naturellement, forme, à travers l'enfant, l'homme équilibré conscient et actif de demain. En effet, nous verrons dans cette brochure - à travers des comptes rendus d'expériences - comment elle aboutit à une véritable formation de culture en offrant à chacun des possibilités d'action sur le milieu, en suscitant une pénétration en profondeur des êtres et des choses dans leur passé, leur présent, leur devenir. Nous verrons comment elle élargit le champ d'expérience dans l'espace et dans le temps pour provoquer des prises de conscience, par le recul, la décantation, et obliger à plus de clarté, de profondeur, de beauté, dans l'expression et la communication.

LES BIENFAITS DE LA CORRESPONDANCE

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REEQUILIBRANT PSYCHIQUE

 

Des milliers d'éducateurs peuvent à présent témoigner des bienfaits apportés par la correspondance interscolaire, de son rôle thérapeutique dans les cas de déséquilibre psychique. Ils se traduisent par une amé­lioration et parfois un changement radical du comportement des enfants.

Voici un de ces témoignages. Il est apporté par Yvonne Mardelle (St­ Gervais-la-Forêt, Loir-et-Cher) qui s'est trouvée aux prises avec des enfants particulièrement perturbés par une forme de vie familiale et sociale qui, hélas, tend à se généraliser.  

Je voudrais dire combien la correspondance interscolaire a aidé cette classe de banlieue, de village-dortoir, où les enfants cristallisent en retard scolaire, agitation, instabilité, le manque de sécurité de tous et de chacun, l'espèce de nomadisme de ceux qui circulent per­pétuellement entre le travail et l’habitation, les soucis, gros et petits, depuis l'endettement pour payer “ la maison ” en vingt ans, jusqu'aux ennuis de fins de mois difficiles.
Ici, le pourcentage des retardés est très grand, celui des instables affolant. Grands coups de pied, hurlements et injures traduisent le déséquilibre permanent.
J'avais une correspondance organisée à l'avance avec des amis, anciens correspondants, sur lesquels je savais pouvoir compter. J'avoue ne pas avoir osé en parler tout de suite, étant donné l'at­mosphère de ce hall de gare qu'était ma classe. J'ai mis plus de deux semaines à empêcher les gosses de siffler tout haut...
Mais tout ceci n'est rien ; une adaptation, un essai de compréhension de chacun, ont porté leurs fruits. Je n'ai jamais puni, si j'ai été bien souvent découragée... Oh ! Il y a encore beaucoup à faire... mais on peut travailler maintenant et regarder un peu son voisin comme un camarade de classe et non comme un étranger au mauvais sens du terme, voire un ennemi, et je ne suis plus, non plus, l'adulte à agacer.
Les lettres arrivant de ce calme village des Landes nous apportent un sauvage parfum de résine et  d'apaisement... Les relations sont bien établies mais encore très individualisées. Les conseils de nos amis, réclamés par mes enfants, pour trouver une activité à la coopé­rative naissante, nous ont beaucoup aidés... Ils ont permis des ex­plications, des recherches, des horizons découverts, une entreprise d'activités diverses. Enfin, nous avons une vraie motivation à notre journal scolaire qui a eu tant de peine à voir le jour...
Onesse est là, toujours présente à nos esprits et à nos cœurs. Les lettres sont attendues, les colis sont reçus avec les mêmes explosions de joie saine que partout où l'on pratique la correspondance. On accepte de travailler, de faire un effort pour les correspondants, pour ne pas déchoir aux yeux des correspondants...
Toute notre activité s'y rattache. Enfin, les parents s'y intéressent et cela m'a bien facilité les rapports avec eux.
Si je n'avais pas eu l'aide et l'appui permanent de l'école d'Onesse, que de difficultés supplémentaires j'aurais encore à vaincre !

Par la correspondance, l'école offre une rupture dans ce  tourbillon d'images, dans cette précipitation désordonnée qui est la vie moderne actuelle. Elle invite l'enfant à s'arrêter pour penser, prendre conscience de ses goûts, de ses espoirs, de ses actes, en un mot pour se regarder vivre. Temps de pause qui, déjà, calme les plus agités.

Mais ce retour sur soi-même a un but. Ce n'est pas un exercice gratuit, contraignant, qui, bien vite, par réaction, céderait la place à un regain d'agitation. Si l'on s'arrête, c'est pour parler à un autre enfant, proche ou lointain, souvent idéalisé, à quelqu'un qui, enfin, prend le temps d'écouter, de répondre et satisfait ce besoin de communication pro­fonde avec autrui. A cet autre, on se confie, on donne le meilleur de soi-même ; de cet autre, on reçoit. Ainsi se créent, à partir de ces échanges enrichissants, des liens affectifs qui, à leur tour, deviennent de puissants stimulants éveillant en chacun mille possibilités de dépassement.  

Il faut avoir vécu la déception profonde, le désappointement déchirant d'un enfant qui n'a pas reçu “ sa ” lettre, au moment de la distribution, pour mesurer l'importance qu'il attache à ces échanges. On comprend mieux alors que certains les plus déshérités surtout trouvent là une source d'épanouissement dont on est les témoins d'abord surpris, puis émerveillés.

Ecoutez le récit d'une telle “ métamorphose ”. Il nous est confié par Denise Poisson (St-Cyr-sur-Loire, Indre-et-Loire).  

Christiane, petite retardée a l’esprit très, fermé, ne participait que bien peu à la classe mais dessinait et peignait à satiété. Timide, apeurée (j'ai su depuis que sa mère était ivre tous les soirs), elle s'exprimait très mal et il était presque impossible de la faire parler. Et pourtant, à partir du moment où elle a reçu des lettres “ pour elle ”, elle a compris la  correspondance, elle s'est mise non seule­ment à écrire des lettres, mais des textes presque à chaque fois, textes que j'avais souvent bien du mal à comprendre et qu'elle lisait tout bas et fort mal, mais qu'il me fallait corriger car elle voulait les recopier pour son correspondant.

Le jour du voyage-échange, elle ne quitta pas son correspondant, un pauvre petit de son genre, et nous les voyions tous deux rire et  bavarder... oui bavarder.

Au retour dans le car, radieuse d'une journée de joie comme elle n'en avait sans doute jamais connue, elle se mit à me parler, à me raconter tant et tant de choses que je ne la reconnaissais plus.

Les jours suivants, elle en avait des textes à écrire et des choses à dire au magnétophone et des lettres à envoyer à Hubert !

Ce choc affectif avait été, pour elle, d'une importance exceptionnelle.  

Ces épanouissements particulièrement spectaculaires ne sont pas rares ; ils montrent l'importance primordiale du facteur affectif dans les re­lations humaines. Si la correspondance interscolaire peut aider nos élèves ne serait-ce qu'un seul à compenser les effets d'un monde aujourd'hui trop mécanisé, trop rapide, trop élargi, alors elle aura rempli une des tâches essentielles de l'éducation : sauvegarder éventuellement rétablir l'équilibre psychique de l'enfant et favoriser ainsi le développement de toutes ses facultés.

FACTEUR D'ENRICHISSEMENT DE L'EXPRESSION ET DE LA COMMUNICATION 

Nous cultiverons avant tout ce désir inné chez l'enfant de communiquer avec d'autres personnes, avec d'autres enfants surtout de faire connaître autour de lui ses pensées, ses sentiments, ses rêves et ses espoirs. Alors, apprendre à lire, à écrire, se familiariser avec l'essentiel de ce que nous appelons la culture sera pour lui une fonction aussi naturelle que d'apprendre à marcher...

 C. FREINET
“ L'Education du Travail ”

Dès qu'on introduit ce puissant levier pédagogique qu'est la correspon­dance, on constate combien cette technique naturelle est supérieure aux artifices qu'on déployait pour susciter l'intérêt, le travail, assurer les indispensables apprentissages scolaires. Par la correspondance, les élèves vont s'exprimer, communiquer avec une ardeur qui surprend les témoins les plus incrédules, parce qu'ils sentent que ces échanges ont un sens. L'effort sans but, déclenché artificiellement, fait place au plaisir de découvrir, au désir de transmettre. Parce qu'elles sont profondément motivées par les envois, par les réponses, les activités de lecture, d'écriture, de recherches, d'expression artistique, jusqu'alors scolastiques, se dépouillent de leur caractère rébarbatif, se fondent et deviennent les outils indispensables pour établir et approfondir des relations.

A cet égard, le changement d'attitude de certains enfants vis-à-vis des disciplines scolaires est particulièrement significatif. En voici un exem­ple, cité par Denise Poisson. Il relate un cas extrême qui, bien qu'excep­tionnel, confirme néanmoins des centaines d'observations faites un peu partout :

Quand je suis arrivée dans cette école, Didier avait huit ans, ne savait pas lire du tout, et manifestait une réelle hostilité à cet ap­prentissage.

Au premier trimestre, incapable de lire les lettres de son correspon­dant, il lui fallait avoir recours à moi ou à un camarade plus jeune. Il en était déçu et vexé. Je le voyais relire ses lettres, tout seul, retourner trouver un camarade lorsqu'il butait, les apprendre pres­que par cœur.

Pour écrire les siennes, c'était tout aussi laborieux et il avouait bientôt ingénument :

- “ Faut bien qu'j'apprenne à lire maintenant pour savoir c'que m' dit mon correspondant ”.

Et à la fin de l'année, Didier savait lire.  

Il faudrait citer les nombreux enfants qui ont changé totalement leur écriture parce qu'elle était devenue, grâce à la correspondance, une activité fonctionnelle :  transmettre un message qui doit être compris et dont la présentation est soumise au jugement d'un ami qu'on ne veut pas décevoir.  

Madame Colin (Bouvacôte Vosges) nous en offre un exemple :  

Jean-François ? C'est un élève du CE2. C'est bien l'élève le plus vivant, le plus bavard de ce cours. Tout l'intéresse. Mais c'était aussi, il n'y a pas longtemps, le plus “ brouillon ” des garçons.

Ecrire était pour lui une véritable punition. Très vif, très nerveux, il raturait, faisait des taches, formait mal ses lettres. Quant à  l'orthographe, c'était le dernier de ses soucis !

Il partait donc battu d'avance v'ers la correspondance. D'ailleurs l'an dernier, il me disait d'un air malheureux :

- Moi aussi, j'en aurais plein des histoires à raconter, mais voilà, il faudrait les écrire, alors... 

Alors souvent, c'était moi qui complétais la lettre sous sa dictée, afin de ne pas le dégoûter de la correspondance.

Et voici que tout à coup, cette année, lors de la première lettre pour l'école de Saint-Benoît (Aube), Jean-François me réclama une nou­velle feuille .

- Je veux recommencer ma lettre, c'est sale, personne ne voudrait de moi.

Et pendant la récréation, le voilà qui reste volontairement pour un... troisième essai.

Devant tant de volonté, j'étais suffoquée mais combien  heureuse ! Je me disais :

- Ca y est, le voilà qui démarre. 

Il démarrait en effet et ses efforts ne furent pas déçus. Quelle fierté, quelle explosion de joie, quand dans un envoi suivant, Philippe lui a dit :

- Je te remercie de ta lettre, elle était bien écrite et tes dessins étaient beaux.

L'essor était donné. Jean Francis a maintenant envie d'écrire, il est toujours volontaire pour rédiger une page d'album, une lettre collective.

N'est-ce pas un résultat merveilleux ?

Aucune leçon d'écriture, aucune punition ne serait parvenue à donner une amélioration aussi sensible et un tel désir d'écrire. Le cas de Jean Francis montre quelles possibilités de dépassement chaque être possède quand ses activités sont réellement motivées.  

Il faut voir aussi l'empressement, la curiosité, l'enthousiasme que manifestent les petits de 5, 6 et 7 ans lorsqu'ils reçoivent et explorent textes imprimés, albums ou lettres.  

- C'est Serge, mon correspondant qui a écrit l'histoire. J'ai vu son nom au bas de la page.

- Il parle de pommes comme dans l'histoire de Pascal.  

Et les recherches se poursuivent, passionnées, la lecture retrouvant, pour tous, son véritable sens : découverte d'une pensée cachée sous des symboles.

Ces échanges, non seulement motivent les acquisitions, soutiennent les efforts, mais ils permettent un affinement de l'expression orale, écrite, artistique même.

Lors des différentes réalisations - mise au net d'un texte libre, compte rendu d'une enquête, d'une expérience, message par bande magné­tique - à chaque instant surgit la question :

Nos correspondants comprendront-ils, seront-ils satisfaits ?

Et nous changeons certains mots, choisissons une tournure plus claire, plus concise, plus belle, nous complétons, développons une idée... Les efforts naissent pour aboutir à une réalisation agréable, soignée et surtout intelligible, sobre et précise.

Les envois ainsi conçus ont une influence certaine sur la formation du goût, sur la qualité de l'expression, de la communication et cet enrichissement, acquis naturellement, affectivement, contribue à l'épa­nouissement de l'être.

FACTEUR DE DECONDITIONNEMENT
ET DE FORMATION DE L'ESPRIT 

...Une formation qui puise enfin dans le peuple, dans ses besoins, dans ses modes de vie, dans ses habitudes d'agir, de travailler et de penser, les racines vivaces qui assureront la puissance de sa sève. Mais vous rattacherez en même temps cette formation à la grande pensée humaine, à tout ce que le progrès nous a apporté de positif et de définitif, comme aux grands courants de civilisation qui, à travers les siècles, ont commencé ce mouvement en avant que nous avons pour mission de renforcer et de continuer. 

C. FREINET
“ L'Education du Travail”

 

UNE MOTIVATION POUR PÉNÉTRER NOTRE MILIEU 

La correspondance contribue largement à cette formation qui puise ses racines vivaces dans la vie, en provoquant une sorte de réveil sa­lutaire.

Quand on vit trop près des choses et des êtres, on finit par ne plus les voir. On subit une sorte de symbiose, un phénomène d'usure qui tuent l'étonnement.

Mais, grâce aux questions venues de l'extérieur, voilà que les yeux s'ouvrent ; on interroge, on cherche, on creuse pour répondre, par des enquêtes précises, à la curiosité inépuisable des correspondants. C'est tout le milieu géographique, historique, humain qui est appré­hendé, petit à petit, grâce à cette motivation naturelle.

Dans sa classe Jacqueline Arnault (Semblançay, Indre-et-Loire) a constaté :

Dès les premiers échanges, mes enfants sont devenus plus curieux de ce qui concerne la Touraine : coutumes, gastronomie et même histoire... Ils sont souvent plongés dans le livre de Rouge : “ Aux beaux pays de Loire ” et ils ont choisi quelques poèmes à apprendre et à faire connaître à leurs amis.

Dans toutes les classes, c'est le même éveil, la même réaction.

Parce qu'il a besoin de les décrire, l'enfant prend conscience de ses conditions de vie personnelle, de la vie de son village ou de son quartier, de sa province même. Il découvre le travail de ses parents, des ouvriers de la région, les circuits commerciaux...

Alors qu'il vivait trop près des choses, voilà qu'il prend de la distance pour mieux les pénétrer, établir des relations.

Francine demande à Catherine :

- Pourquoi Mme Massy, ta voisine, va-t-elle travailler à Troyes tous les jours ?

Mais oui, pourquoi cette dame effectue-t-elle deux trajets de 35 km par le car chaque jour ?

Et nous voila cherchant les raisons de cette conduite qui était devenue pour nous si habituelle que nous n'en percevions plus l'anomalie :

- conditions de salaires à la ville, à la campagne,

- difficultés pour trouver un emploi après 50 ans,

- éventail des emplois offerts dans notre village, dans les bourgades proches, à la ville,

- inconvénients d'une telle situation pour Mme Massy (frais de transport, fatigue),

- avantages (logement vaste a la campagne, loyer insignifiant).

 Que de prises de conscience pour nous tous !

 

UNE OCCASION DE DÉCOUVRIR LA BEAUTÉ 

Profitons de cet élan de curiosité, de ces veux neufs, de ces instants de découverte pour faire goûter également la beauté simple qui baigne notre monde quotidien.

Une enquête sur “ l'eau dans notre village ” nous avait un jour menés près d'un étang. Bien sûr, nous avons observé les turbines, compris que l'eau de l'étang servait à produire une force qui refoulait jusqu'au réservoir l'eau d'une source captée mais il reste aussi de cette promenade le bruissement des feuilles de peupliers, le scintillement des premières touches de l'automne, les reflets changeants sur l'étang où se balançaient inlassablement les larges feuilles de nénuphar.

Ce fut pour moi un tel émerveillement que je crois bien avoir fait aimer à mes élèves ce petit coin sauvage. Je pense même que Claudine, pauvre gosse qui habitait une vieille masure humide au bord de cet étang est rentrée chez elle contente d'habiter un site aussi joli. Il s'était illuminé pour elle ce jour-là.

Il est tellement important de faire sentir, de faire goûter les choses simples pour que toujours et partout, même dans les pires circons­tances, chaque être puise en lui des souvenirs de beauté, de pureté “ ces échappées libératrices ” dont parle si bien Maurice Genevois ! Quelle misère, au contraire, si  l'éducation n'arrive à former que des perroquets savants, des individus insensibles, fermés ou cherchant une évasion en vivant exclusivement dans l'imaginaire !

UN RETOUR AUX SOURCES 

Recherches, enquêtes permettent aussi de renouer avec le passé, d'y retrouver des attaches, de jeter des ponts pour que se transmette na­turellement une culture séculaire qui fait la richesse de notre pensée, de notre civilisation.

Je me souviens que, par leurs questions, nos correspondants vosgiens avaient suscité l'interview d'un grand-père sur la guerre de 14-18. Quelle différence avec la plus belle leçon d'histoire que j'aurais pu faire sur ce sujet ! J'écoutais, moi-même, avec une émotion et un intérêt intenses, ce vieil homme qui avait souffert, lutté dans les tranchées et, à ce moment-là, j'ai senti qu'il passait entre lui, mes élèves et moi, un message.

D'autres recherches sont nées pour renseigner nos amis sur les danses anciennes de notre petit village. Alors que je croyais les greniers vides, c'est avec étonnement que j'ai vu surgir coiffes blanches, pichets de moisson, fléaux. Tout le pays s'est mis à retrouver dans sa mémoire : patois, chants, jeux, coutumes, et une exposition extraordinaire à la­quelle chacun avait participé est venue couronner ces recherches.

Imaginez l'intensité de vie qui régnait alors dans notre école, dans le village tout entier et les liens qui se tissaient, les contacts qui s'éta­blissaient entre les jeunes et les vieux, unis par une même recherche. 

Chacun trouvera des centaines d'enquêtes qui permettront à ses élèves de comprendre combien les générations précédentes ont contribué par leurs tâtonnements, leurs efforts obstinés, au progrès.

Les jeunes seront ainsi mieux intégrés dans le monde moderne qu'ils sentiront enraciné. Ils seront plus respectueux des outils et modes de vie anciens, moins éblouis par les prouesses techniques d'aujourd'hui.

UNE CONFRONTATION ENRICHISSANTE 

Mais ce qui donne le plus de valeur culturelle à ces contacts profonds avec le milieu, c'est qu'ils sont mis en parallèle avec les événements, les aspects, la vie d'un milieu différent : celui des correspondants. Les enfants pénètrent alors leur entourage non seulement avec un regard neuf, perçant, mais avec un regard qui est déjà un jugement.

En effet, arrivent dans la classe, en réponse à nos questions, les enquêtes des correspondants qui ne sont pas sans provoquer de multiples réac­tions quand les milieux jumelés diffèrent. Déjà, le premier message par bande magnétique, enregistré par ces amis, étonne par l'accent et fait prendre soudainement conscience du conditionnement dû au terroir.

Par les lettres, les albums... on pénètre lentement, mais profondément, les paysages, les coutumes, le mode de vie d'une région étrangère. Quelle ne fut pas la surprise de mes petits campagnards aubois d'ap­prendre que, dans les Vosges, à cause des rudes pentes, le foin était ramené à dos d'homme, dans des draps, les maigres céréales coupées à la faux ! Comme ils devinrent fiers de leurs puissantes machines agricoles, de leurs riches récoltes !

Les contacts avec un autre milieu de vie avaient élargi leur univers et jeté une lumière nouvelle sur leur propre environnement. 

DES CONNAISSANCES QUI TOUCHENT LE CŒUR

L'information ainsi acquise ne se fait pas simplement sur le plan do­cumentaire - et c'est là son merveilleux avantage - elle est tout im­prégnée d'affectivité et touche directement les fibres sensibles de l'être. Denise Poisson évoque cette qualité particulière des acquisitions nées de la correspondance :

L'année où mes petites filles de Tours correspondaient avec le cours élémentaire de St- Philibert-de-Trégunc, en avons-nous reçu des documents sur la mer, sur la pêche ! En avons-nous posé des questions sur la manière de pêcher, le fonctionnement du chalut... Mais aussi, comme nous avons participé avec nos petits amis :

- à l'inquiétude des jours de tempête,

- à l'angoisse des mois de séparation (des papas passaient l’hiver à la pêche à la langouste sur les côtes de Mauritanie),

- au chagrin du départ, voilé pourtant par la fierté d'Annick, voyant son papa à la barre du bateau,

- à la joie du retour.

Combien de fois dans l'année, mes petites Tourangelles m'ont-elles dit : “ Moi, je ne voudrais pas que mon papa soit marin. ” 

DES CONNAISSANCES SOLIDEMENT INTÉGRÉES 

Ceux qui ont vu le film “ L'Ecole Buissonnière ” retraçant les débuts des Techniques Freinet, n'oublieront jamais l'interrogation d'Albert au certificat d'études. C'est par tout son être qu'il a pénétré la Bretagne des correspondants, Aussi, avec quelle émouvante simplicité, il sait évoquer les petits ports de pêche, les crêpes si fines.

On sent alors combien la mémoire est liée à l'affectivité.

Paulette Chaillou (Pontgouin -Eure-et-Loir) a constaté, comme nous tous, que ces connaissances se mêlent intimement à la vie des enfants et les marquent pour toujours :  

Quand le vent souffle ici, il y en a toujours un pour dire.. "Il y a peut-être la tempête en mer". Nous n'avons pas besoin d'ouvrir un livre de géographie ; sous nos yeux s'étalent les albums de nos  correspondants, leurs textes, leurs dessins, leurs photos... 

Et comme chez nous les enfants commencent à correspondre à quatre ans, ce sont bien des milieux de vie qui les imprègnent au cours de leur passage à l'école. Mes CE2 se souviennent toujours du fromage de Cantal reçu quand ils étaient petits, de ce village où l’hiver est si froid sur son plateau de 900 m ; ils connaissent toujours “ l'Isère qui vient d'une grande montagne ” comme nous le rappelle un album des correspondants de La Sône (Isère). Et Tours, et la Loire et ses ponts et les jolies maisons de la place Plu­mereau et “ la toute petite cour d'école pour beaucoup d'enfants” ! Ils n'ont rien oublié. 

RECEVOIR ET DONNER POUR ALLER DE L'AVANT 

Dans tous les domaines se produit une sensibilisation semblable qui assure un élargissement de l'intérêt présent et futur.

C'est grâce à nos correspondants vosgiens que nous nous sommes intéressés à la musique. Ils nous envoyaient des bandes magnétiques pour nous familiariser avec des airs qu'ils aimaient. Nous échangions aussi poèmes, chants, peintures, chaque école essayant de faire béné­ficier l'autre des trésors qu'elle avait découverts. Quelle émulation ! Quel enrichissement !

Et les petites Tourangelles du CE1 de D. Poisson auraient-elles connu un jour “ la bonne dame de Nohant ” sans la correspondance ? Elles n'oublieront certainement jamais la visite de son château effectuée en compagnie de leurs amies de l'Indre ; et je suis persuadée que le nom de George Sand sur un livre les invitera immédiatement à la lecture.

C'est cet enrichissement inégalable né du frottement de deux réalités qui s'éclairent et se complètent réciproquement qui est à la base du grand enthousiasme dont font preuve ceux qui ont des échanges réussis.

Cet enrichissement, soutenu par l'affectivité qui relie les deux écoles, s'accompagne également d'une solide formation morale et sociale qui complète harmonieusement le grand pouvoir culturel de la correspon­dance.

LA CORRESPONDANCE, EQUILIBRANT SOCIAL  

Eduquer, c'est essentiellement amener un être à se sentir responsable devant soi-même et devant les autres.

JEAN CHAZAL

 Une correspondance bien conçue aboutit assurément il une formation morale et sociale particulièrement complète.  

Le développement de l'esprit de compétition entretenu par la pé­dagogie traditionnelle, imposé d'en haut par l'administration (dossiers de 6e, examens, classements) se transformerait rapidement en psychose de l'arrivisme... les familles, inquiètes à juste titre de l'avenir de leurs enfants, soutiennent au premier abord cette com­pétition, habituées qu'elles sont à lutter dans la vie.

Il faut donc détruire cette habitude, créée et cultivée, de la compétition stupide - victoire sur le voisin et non sur soi-même - dé­truire la solution de facilité qui consiste à exploiter les mauvais penchants humains et enfantins d'égoïsme et les remplacer, peu à peu, par des sentiments plus généreux au moyen d'une pédagogie de groupe, enrichissante aussi pour chacun.

Mais comment ? Comment les préparer à sauvegarder leur propre individualité, à la développer harmonieusement, sans gêner la personnalité du voisin, mais, au contraire, en pratiquant l'entraide, la coopération ? Comment faire passer ce souffle social dans notre classe ?

Une des techniques Freinet donnant des résultats rapides et spec­taculaires, à condition d'avoir su choisir les partenaires, est la pratique de la correspondance interscolaire.

Elle tire l'enfant hors de lui-même des les premiers échanges, fait éclater les égoïsmes, réussit à faire jaillir cette émotion commune totale, cette unité d'action et de sentiment, que l'on a tenté vaine­ment de construire d'autres manières...

Yvonne MARDELLE

 

UN PAS VERS L'ALTRUISME 

Par les échanges interscolaires, l'enfant acquiert l'habitude de se mettre constamment à la place de “ l'autre ” pour imaginer comment il réagira, ce qu'il comprendra, ce qu'il pensera au reçu d'une lettre, d'un texte, d'un colis. A chaque instant, cette présence lointaine influe sur son comportement, sur ses  réalisations.

Nous avons vu, par des exemples précis, que certains élèves étaient conduits à se dépasser par leur propre volonté pour répondre à l'attente d'autrui. Premières auto-évaluations, premières responsa­bilités, premiers engagements sociaux qui combattent efficacement l'égocentrisme. 

UN PAS VERS LA COMPRÉHENSION 

Si, par exception, cette attitude d'égoïsme persiste, les camarades de classe réagissent violemment. Ces réactions sont tempérées par le juge­ment plus modéré, plus sage, de l'autre classe qui n'a pas vécu l'explo­sion de la situation.

En voici un exemple, révélé au cours des échanges entre mes élèves de Villeneuve-au-Chemin (Aube) et les enfants de l'école de Bouvacôte (Vosges).  

Claude n'avait rien envoyé pour Jean-Charles lors de la confection du colis spécial de Pâques, malgré plusieurs sollicitations de son maître et de ses camarades.

Lors d'une réunion de coopérative  particulièrement mouvementée, il avait été décidé de lui retirer ses droits à la correspondance. Le compte rendu de la séance fut reçu dans ma classe et provoqua une réunion aussi passionnée sur l'engagement, la générosité puis la recherche de circonstances atténuantes... La conclusion des débats fut envoyée à Bouvacôte :

- Nous comprenons fort bien votre courroux vis-à-vis de Claude, mais nous vous demandons de bien vouloir lever votre punition, car avez-vous réfléchi que Jean-Charles, qui n'a rien fait, se trouve puni aussi ?

C'est tout un enchevêtrement de problèmes de justice, d'injustice qui se trouvait ainsi abordé pour arriver à une conclusion qui, fi­nalement, arrangeait la situation : l'école de Bouvacôte ne pouvait condamner "un innocent" sous prétexte de défendre la justice.

Ce qui m'avait fait particulièrement plaisir c'est que Jean-Charles lui-même avait attaché plus d'importance à la valeur des échanges qui pourraient ainsi se  poursuivre entre lui et Claude, qu'à la déception cruelle, surtout chez un enfant, de ne rien recevoir. Combien d'adultes sont capables de surmonter ainsi une déception momentanée ?

Savoir s'élever au-dessus de son égoïsme, chercher à comprendre, à tolérer, arriver à pardonner et malgré tout à aimer, Jean-Charles et ses camarades l'avaient senti et même vécu.

 

UN PAS VERS LA TOLÉRANCE

 

A chaque instant, les échanges interscolaires élargissent le jugement quelque peu rigide des enfants.

Quand j'ai commencé ma classe dans ce petit village aubois, il était impossible de faire écouter de la musique africaine à ces petits cam­pagnards. Ce n'étaient que ricanements, poussées de coudes sournois qui me blessaient. Ils doutaient même de ma parole quand je leur comp­tais des faits réels ou probables qui les surprenaient trop.

Les années de correspondance leur ont apporté maintes occasions de confronter leurs habitudes, leur culture, à celles des autres et j'ai constaté que, petit à petit, avec des retours en arrière bien sûr, mais avec des sursauts d'élan généreux, ils arrivaient à admettre la pluralité des êtres et des  civilisations et, s'ils riaient encore, cette fois gentiment, devant une chose étonnante, c'était pour  demander aussitôt : “ Expliquez-­nous pourquoi... ”

 

UN PAS VERS LA COOPÉRATION

 

La forme actuelle que nous donnons aux échanges, mêlant le collectif à l'individuel, permet de faire naître un solide esprit de coopération. Une feuille imprimée, un album, c'est le résultat d'efforts conjugués où chacun a fourni sa part, la meilleure, pour contribuer à la réussite de l'œuvre commune offerte à la classe amie.

Et ces moments d'attente, de joie vécus ensemble ? Quels meilleurs moyens pour unir les êtres qu'un émerveillement unanime devant un bouquet de jonquilles cueillies et envoyées par “ eux ”, qu'une dé­gustation solennelle d'un morceau de fromage venant de “ là-bas ? ” Il faut avoir été ému soi-même lors de ces moments exceptionnels pour en comprendre toute la portée.

 

UN PAS VERS LA FRATERNITE, L'AMITIE ET L'AMOUR 

Quand les parents participent à la réussite d'un voyage-échange, on goûte alors des instants de véritable bonheur.

Les parents, ces bêtes noires des enseignants traditionnels, ces juges sévères, ces contradicteurs inépuisables, révèlent quand on sait les toucher, écarter leur carapace d'indifférence et d'individualisme, des tré­sors de générosité et de coopération. On découvre des êtres capables, comme leurs enfants, d'enthousiasme et de dépassement. Je citerai pour exemple quelques faits de cet inoubliable voyage-échange entre Bouvacôte et Villeneuve :  

- c'est d'abord cette acceptation générale d’héberger pendant 12 jours, un, deux, parfois trois enfants, ce qui pose bien des pro­blèmes matériels ;

- ce sont ces voyages de plusieurs dizaines de kilomètres effectués de la gare à nos villages en sympathiques caravanes qui ne man­quaient pas de signaler leur passage par de nombreux coups de klaxon, expression primaire mais authentique de cette joie qui nous baignait tous,

- ce sont ces gerbes, ces cadeaux pour les petits frères, les petites sœurs qui n'avaient pas pu venir,

- c'est cet accueil inoubliable des parents vosgiens qui avaient préparé, seuls - puisque Mme et M. Colin accompagnaient leurs élèves - une pluie de pétales de fleurs pour saluer les voitures qui nous amenaient de Gérardmer, des dizaines de tartelettes aux myr­tilles, des fleurs, une banderole “ Bienvenue à nos amis ”.

Moments d'émotion intense où l'on se sent en communion dans la bonté, vrais contacts humains combien enrichissants !

C'est à présent un véritable jumelage des deux pays qui se poursuit. A chaque instant M. et Mme Colin m'écrivent :

- Un des petits Berthy est venu passer quelques jours chez Martine. M. et Mme Ricard viendront chez Nicole à l'occasion de la fête des jonquilles.

Et moi je leur réponds :

- Savez-vous que M. et Mme Cégout sont venus faire les foins ici ? que M. Badonnel ne pouvait s'arracher du tracteur du papa de Maryse tellement il était fier de conduire ce bel engin ?

Et les projets d'échanges s'échafaudent encore. Il paraît même qu'un mariage pourrait se faire entre un grand frère vosgien et une grande sœur auboise mais chut... ne précipitons rien. Ce serait tout de même bien sympathique de voir se transformer en amour les germes d'amitié, de coopération et de compréhension que nous avons semés. 

FACTEUR D'EQUILIBRE ET D'HARMONIE 

Nous avons essayé de montrer que la correspondance répond à l'un des besoins fondamentaux de l'être humain : entrer en relation profonde avec le monde des êtres et des choses, besoin que la vie actuelle ne satisfait pas toujours.

Naturellement, aucune contrainte, aucune punition arbitraire ne doit venir ternir les échanges qui perdraient vite alors, la chaleur humaine qui fait leur force principale. Nous verrons plus loin, à ce sujet, le rôle discret, délicat et pourtant capital que le maître doit jouer pour sauve­garder l'exaltation née de ces relations afin que tous les participants - éducateurs compris - goûtent cet “ équilibre profond ”, cette “ harmonie ” dont parle Freinet.

Nous avons vu aussi quel était le rôle extrêmement fécond de la cor­respondance sur le développement psychologique, intellectuel et moral des enfants. Une influence semblable s'exerce sur l'éducateur. C'est pourquoi maître et élèves traduisent un enthousiasme semblable. Ecoutons Denise Poisson :  

Depuis le jour où j'ai connu et pratiqué la correspondance inter­scolaire, le métier a pris pour moi un nouveau visage...

Ces amitiés qui se nouent, cette interpénétration de deux milieux, que de moments de vie profonde, riche, belle, émouvante qui font oublier tout le reste !  

Voyons ce que pense aussi Nicole, une fillette de 14 ans :  

L'école est pour moi une deuxième maison et je souhaite que tous les enfants -pas seulement ceux de mon hameau- connaissent comme moi, grâce à la correspondance, la joie de vivre et l'amitié.

La correspondance est une technique simple et bénéfique qui, tout en redonnant leur vrai sens aux activités scolaires, permet à chacun maître et élèves de s'épanouir dans la joie et engage sur la voie d'une plus vaste culture, dans la fraternité.

COMMENT CORRESPONDRE ?  

Quelques considérations sur les diverses modalités de correspondances scolaires pratiquées depuis 40 ans (1927-1967).

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LA PART DU MAÎTRE 

Vous étiez les amateurs qui, méconnaissant les forces essentielles de vie, essayiez de faire avancer le mécanisme à grand renfort de ruses, d'excitations, ou même d'in­cantations, mais rien ne se produisait dans ce domaine sans la présence permanente, sans l'intervention jamais relâchée de l'éducateur.

Vous serez demain le magicien qui déclenche, délivre, renforce, libère les puissances dynamiques qui vont animer le mécanisme, et, sous votre direction discrète, avec votre aide généreuse plutôt, remplir leur rôle avec un maximum d'efficacité et d'harmonie.

C. FREINET
“ L'Education du Travail ”.

 Cette part engendre bien des préoccupations dans l'esprit et dans le  comportement du maître.

“ Devra-t-il, lorsqu'il constate un rejet inconscient des enfants, es­sayer de motiver davantage pour maintenir les structures établies et inscrites dans une marche régulière des diverses activités de la classe, ou remettre en cause la technique ?

Devra-t-il, face à un problème dont il entrevoit les solutions, proposer ces solutions aux enfants, ou devra-t-il essayer d'amener les enfants à une prise de conscience du problème et de leurs désirs non formulés, mais apparaissant nettement dans leurs réactions conscientes ou in­conscientes, ou devra-t-il attendre cette prise de conscience ?

Autant de questions qui montrent que la part du maître n'est pas dé­finitivement résolue ; le sera-t-elle un jour ? Elle ne peut pas se définir péremptoirement dans la pratique de la correspondance scolaire qui est peut-être la technique la plus sensible, la plus délicate et qui requiert vigilance, respect, souplesse chez le maître.

Entre autre attitude, il faut bien se pénétrer qu'à l'intérieur des prin­cipes une technique ne doit pas se  “ fossiliser ” mais évoluer pour être toujours adaptée, vivante. Le contenu demeure tel un moment, la forme évolue, puis le contenu lui-même peut évoluer... 

Pour être ce “ magicien qui déclenche... les puissances dynamiques ” de l'enfant, il faut que l'éducateur abandonne l'attitude d'autoritarisme, de supériorité qui caractérise les maîtres traditionnels pour au contraire instaurer dans sa classe un climat de confiance, de libération, d'expression libre où le dialogue est possible entre le guide et les élèves, entre les élèves eux-mêmes.

Première condition pour que la correspondance apporte l'enrichisse­ment complexe dont nous avons parlé. Première différence avec ces correspondances interscolaires, recommandées un peu partout, qui mettent l'accent sur l'information documentaire, au détriment de la portée humaine des échanges.

Il est nécessaire également que la correspondance ne soit pas une activité autonome, surajoutée au travail scolaire mais mise au service des ac­tivités d'expression libre.

Certains objecteront : “ Et les programmes ? ” Ils freinent un peu l'élan mais ne constituent pas des barrières infranchissables. Pour rassurer ceux qui doutent nous donnerons quelques exemples précis.

Le travail de français : élocution, vocabulaire, rédaction, orthographe s'effectue naturellement et au- delà des espoirs lors des échanges.

ELOCUTION 

- quand les enfants racontent à la collectivité ce qu'ils ont découvert dans leur lettre,

- quand ils discutent sur un album, une enquête reçue (apports qui ne sont pas sans provoquer des réactions, des comparaisons, des en­chaînements d'idées),

- quand ils font la synthèse, d'abord orale d'une de leur propre en­quête qu'ils rédigeront ensuite,

- quand ils envoient de riches messages par bandes magnétiques où il faut parler correctement pour éviter de trop longs montages. 

VOCABULAIRE  

Dans les textes, les lettres, les albums, des correspondants se trouvent des mots nouveaux qui seront d'autant mieux assimilés qu'ils se situent dans un contexte pour lequel joue l'intérêt humain, affectif.

L’expression s'affine quand la distance, l'absence obligent la pensée à s'énoncer clairement.

- Notons que les enquêtes dans le milieu, les albums de toutes sortes sont l'occasion d'élargir considérablement le  vocabulaire. II est évident que plus le champ d'action et de réflexion est vaste, plus le langage s'enrichit. Je me souviens que grâce à une enquête chez le boulanger, les mots inhabituels tels que : pétrin, malaxer, ingrédients, mélange homogène... etc., se sont trouvés assimilés sans difficulté. Comment réaliser un album sur la rivière régionale sans parler de : l'amont, l'aval, le lit, les berges, le courant, le débit ?

RÉDACTION 

A chaque instant, pour les correspondants, on raconte dans les textes, les lettres, ce que l'on a vécu, ce que l'on pense.

Nulle crainte à avoir ! Par de tels échanges, les enfants sont entraînés à rédiger. Spontanément, joyeusement, fonctionnellement, ils écrivent des pages et des pages alors que les élèves formés à l'école traditionnelle ont tant de mal à aligner quelques mots. On les a tellement habitués à se taire, leurs devoirs suscitent tellement peu d'intérêt, qu'ils en sont comme desséchés. Retrouvons les motivations vraies et le flot de vie se libère. 

ORTHOGRAPHE 

Les mots difficiles, les mots nouveaux dont on a besoin pour transmettre un message ou que l'on reçoit peuvent être copiés dans un carnet spécial et révisés parfois.

Si nous pouvions développer aussi  longuement pour chaque matière nous montrerions comment peuvent se greffer sur les apports et les envois réciproques, sur cette base solide d'intérêt :

- notre enseignement du calcul, des mathématiques (par l'échange des occasions qui ont intéressé les enfants, par des recherches communes sur des pistes privilégiées...)

- notre enseignement des sciences, de l'histoire, de la géographie (échanges d'enquêtes, de comptes rendus d'expériences, de recherche, d'interviews sonores, de bandes programmées réalisées dans la classe...)

Non, les programmes ne font pas obstacle. Ils sont couverts en grande partie à tous les niveaux (chez les petits entièrement), et même large­ment. Deux conditions :

- une correspondance riche où les deux classes donnent au maximum

- accepter que les acquisitions se fassent dans un ordre imprévisible.  

ATTENTION AUX ECUEILS ! 

Il faut que nous ayons vis-à-vis de la correspondance la même attitude que le jardinier devant une plante en croissance. N'a-t-il pas la patience d'attendre que les rameaux poussent lentement, n'élague-t-il pas parfois pour sélectionner les plus beaux, ceux qui porteront les fleurs puis les fruits ?

De même, il nous faudra ne pas multiplier les bourgeons, ne pas tirer sur les rameaux pour les allonger plus vite, ne pas hâter la floraison et la fructification car, non seulement nous risquerions de cueillir des fruits atrophiés, mais nous pourrions faire mourir une plante si pro­metteuse.

Je veux dire que devant la correspondance, il faut abandonner une attitude d'enseignant non informé qui consisterait à exploiter la moindre chose, le moindre mot, à en tirer toute une suite de travaux longs et lassants, à plaquer sous le couvert d'une technique libératrice, tout un fatras de connaissances, de lois, de règles. Au contraire, la part du maître consiste comme l'explique si bien Elise Freinet (BEM n° 40-41 : La Part du Maître - 8 jours de classe.) à faire prendre conscience de la différence entre la gravité de l'événement et la bana­lité de "l'incident".

Ce choix, rejetant le médiocre, influencera la qualité des échanges, évitera l'éparpillement au profit d'un approfondissement plus formateur. Le maître veillera également à la présentation des réalisations guidant vers la simplicité, la clarté, la beauté. Rien de plus repoussant qu'un travail confus, touffu, brouillon. Cette remarque n'est pas accessoire : habituer l'enfant, dès son plus jeune âge, à veiller à la présentation et à la qualité de ses réalisations, n'est-ce pas lui donner le sens de la dignité du travail ?

L'enfant sent bien que la correspondance est une activité sérieuse qui le grandit et qui l'engage. De là naît cet élan, ce désir de toujours mieux faire, alliés comme nous l'avons vu à la satisfaction de travailler pour un autre.

Et Freinet nous conseille sagement : “ Le secret pour nous, c'est de ne pas amortir ce désir, de ne pas refroidir cet enthousiasme parce que l'un et l'autre seront les leviers décisifs de notre éducation ”.

Là est la part du maître la plus délicate. Comment maintenir ce climat de dépassement perpétuel dans la joie ?

Il faut trouver en nous assez de richesse humaine et de délicatesse pour consoler un enfant déçu par le peu qu'il a reçu, pour l'aider à découvrir la petite chose qui illumine le reste pour encourager les efforts de celui qui réalise lentement, pour rester au diapason de cet enthou­siasme créateur.

Etablir et maintenir un climat d'expression libre, de joie créatrice, donner le goût et le désir d'un travail bien fait, favoriser la réussite de chacun, telle est la part du maître discrète, indispensable pour que la correspondance porte ses fruits.

bem50-530005.JPG (14142 bytes)journal scolaire de l'école maternelle Hénin-Liénard

CHOIX DE LA CLASSE CORRESPONDANTE

 

Il n'est pas toujours facile de trouver une classe dont l'effectif, le cours et la situation géographique répondent juste à ce que l'on recherche. C'est pourquoi l'ICEM a organisé un service permettant d'attribuer, à chaque classe qui en fait la demande, une classe qui réponde le mieux possible a ses exigences particulières.

Le responsable en est actuellement Lucien Daviault (Gonfaron 83). Il nous donne à la fin de cette brochure des renseignements sur le fonctionnement de ce service qui, pour la rentrée scolaire 1967, a répon­du à l'appel de plus de 1 500 demandes.

Mais certains préfèrent choisir eux-mêmes leur collègue lors d'un stage, d'un congrès pour connaître un peu celui qui sera co-responsable de la qualité des échanges, de leur régularité. Cette rencontre préalable permet de fixer, sans ambiguïté, le rythme et les modalités des envois, de régler rapidement des détails dont le service ICEM ne peut pas toujours tenir compte évidemment.

De plus, ce contact humain, au départ, influence favorablement, semble­-t-il, le déroulement de la correspondance. Chaque maître se rappelle, lorsqu'il anime les réalisations, qu'en face de lui il y a une réalité hu­maine. C'est avec plus de cœur, plus d'efforts qu'il travaillera.

Le même problème, concernant les contacts humains préalables, se présente avec les enfants. Il serait nécessaire et combien stimulant mais nous savons que ce n'est pas toujours possible que les élèves se rencontrent ne serait-ce que quelques heures seulement pour avoir le choc visuel et une sensibilisation rapide à “ l'autre ” avant d'entre­prendre des échanges. Ceux-ci s'en trouveraient, c'est certain, bien approfondis.

J'ai essayé une fois de faire jouer ce facteur de réussite et je n'ai pu que m'en réjouir tout au long de l'année.

J'avais recherché au congrès Ecole Moderne de Pâques des collègues enseignant dans les Vosges ou l'Alsace car ma coopérative scolaire avait décidé un voyage de fin d'année dans cette région.

M. et Mme Colin, de Bouvacôte, avaient accepté ma proposition et le 9 juin un car nous emportait pour un circuit touristique qui passait par Bouvacôte. Là, nous étions attendus. Même des parents s'étaient déplacés pour nous accueillir et comme des parents de Villeneuve participaient au voyage, ce sont des contacts élargis qui, déjà, s'établissaient.

Quelques heures, juste de quoi donner envie de se rencontrer plus longtemps, de mieux se connaître.

Quelques heures qui avaient fait sentir combien nos milieux différaient :  

“ Pour grimper jusqu'à Bouvacôte, il faut monter, monter de grandes, grandes côtes qui m'effrayaient. Le paysage n'est vraiment pas comme celui de chez nous ”.

CATHERINE

 Et ces fleurs déjà fanées que nous avions eu tant de mal à trouver sur notre sol champenois, nous en étions un peu honteux, au retour, en évoquant les sentiers si riches en digitales... Nous qui croyions leur apporter un bien précieux nous ne savions pas encore - nous allions le découvrir peu à peu - qu'en toutes saisons, Bouvacôte n'est qu'un buisson de fleurs. 

CONTACTS PRÉALABLES, MILIEU DIFFÉRENT : DEUX ATOUTS FAVORABLES 

Notre camarade Guidez (Airvault, Deux-Sèvres) s'élève vigoureusement contre la tendance à aller chercher bien loin ce que l'on possède tout près. Il choisit depuis des années ses correspondants dans un rayon de 50 à 150 km. Les enfants peuvent ainsi, sans beaucoup de frais, se rencontrer plusieurs fois dans l'année.

J'ai expérimenté aussi ces correspondances à courte distance. Trois ans de suite, nous avons eu des correspondants dans le département. Pour les plus jeunes qui ne peuvent profiter de voyages fatigants, cette formule semble l'idéal.

Quand nous échangions avec Grange-l'Evêque (Classe de Beaugrand - 50 km) nous avons pu réunir les enfants lors de journées départementales : coopératives scolaires - rencontres sportives, ce qui n’occasionnait pas de frais spéciaux pour nos écoles. Nous avons pu nous rejoindre aussi lors des fêtes scolaires. Il fallait voir toute une caravane de voitures arriver de Grange-l'Evêque dans notre pays pour l'arbre de Noël et, quelques jours après, une caravane semblable partir de Villeneuve pour aller voir “ jouer ” les amis. En juillet même, nous organisions une fête en commun où chaque classe présentait la moitié du spectacle. La coopération des maîtres, des enfants, des parents, crée des attachements humains solides qui se manifestent par les échanges poursuivis actuellement sans notre aide.

Donc ne soyons pas trop ambitieux, n'ayons pas ce souci de dépaysement complet, surtout si les enfants sont jeunes, si la caisse de la coopérative n'est pas solide. Préférons des échanges avec une classe proche présentant quelques différences en allant en profondeur, nous en découvrirons d'autres à une correspondance lointaine, attrayante certes, mais qui finalement s'inscrira moins profondément peut-être dans la formation de l'enfant si des rencontres n'ont pas lieu.

De toute façon, ne soyons pas systématiques, c'est à chacun de sentir où sont les avantages pour le cas particulier de sa classe. Certains ont trouvé un compromis en menant de front deux ou plusieurs correspondances, l'une avec un pays proche qui satisfait au mieux les besoins d'affection et de communication profondes, l'autre (ou les autres) avec une région lointaine, souvent étrangère (Canada, Algérie, Pologne...) qui répond au besoin de rêve, d'évasion,  provoque l'étonnement et des prises de conscience marquantes.

C'est ce compromis qu'a adopté Paulette Quarante (Marseille 13). Il semble particulièrement bien convenir à ses fillettes qui, pour la plupart, manquent de racines, de tendresse, dans cette ville cosmopolite, gigantesque, agitée - enfants qui ont réellement besoin pour sauvegarder leur équilibre psychique de s'évader, ne serait-ce que par la pensée, de leurs cubes de béton impersonnels, laids, étouffants.

Et quel meilleur procédé Paulette pourrait-elle trouver pour unir les éléments disparates de sa classe (Africaines, Espagnoles, Israéliennes et Marseillaises...) que cet éveil en commun d'une attitude de compréhension et d'amitié internationales ?

LE JUMELAGE DES ENFANTS 

Dès que les maîtres ont pris contact, soit par l'intermédiaire du service ICEM, soit par une rencontre, ils établissent le jumelage des élèves, travail délicat, artificiel bien sûr, qu'il serait préférable autant que
possible de remplacer par des associations spontanées lors de rencontres en début d'année.

Voici un des procédés les plus utilisés pour établir le jumelage.

Après accord entre les deux collègues, l'un envoie la liste des noms de ses élèves. Chaque nom est accompagné d'un petit commentaire (âge, niveau, situation familiale, aptitudes, goûts particuliers). En voici des exemples :  

Beauvais Alain 13 ans 4 mois - Cours FE
-           grand garçon très actif,
-           élève agréable,
-           le meneur de la classe,
-           travail soigné,
-           excellent milieu familial (parents.. ouvriers agricoles).

Germain Maurice 12 ans 6 mois - Cours CM2 
-           enfant éveillé, actif, très bavard,
-           forte imagination,
-           s'exprime facilement,
-           très faible en orthographe,
-           peu soigneux.  

L'autre maître essaie de trouver dans sa classe des enfants qui présentent les mêmes aptitudes, de niveaux semblables et attribue, à chaque élève présenté, un des siens - celui qui semble répondre le mieux à ce que rechercherait l'enfant, s'il pouvait choisir lui-même. Ce jumelage n'est pas sans poser de problèmes.  Comment deviner les facteurs qui joueraient lors de jumelages naturels ? Un élève de bon niveau ne choisirait-il pas un élève de niveau faible mais qui aime comme lui les matches ou la collection de timbres ? Telle fillette nerveuse, nonchalante, ne s'associerait-elle pas à telle autre, active, qui réalise des actes qu'elle aussi voudrait mais ne peut réaliser ?

C'est pourquoi certains camarades procèdent différemment et plus naturellement nous semble-t-il. Nous recommandons cette manière de faire :

Dans l'une des classes chaque élève constitue sa fiche d'identité : photo si possible, date de naissance, situation familiale, goûts particuliers, désirs.

En voici un exemple :  

Photo                            Je m'appelle Maryse.          

Je suis née le 25 mai 1954

à Villeneuve-au-Chemin (Aube).

Je suis gourmande, farceuse.

J'aime beaucoup lire et étudier.

 En classe, je préfère le calcul et les conférences.

Mes parents sont cultivateurs. Je les aide un peu le soir et pendant les gros travaux de l'été. Mais plus tard, je ne crois pas que je resterai à la ferme. Je voudrais être institutrice.

 Les cartes d'identité sont affichées pendant quelques jours dans la classe correspondante. Les élèves les consultent et décident du choix de leur correspondant. Le maître règle les détails : départager sans heurts deux élèves qui désirent le même élève guider le choix de ceux qui n'arrivent pas à se décider veiller à ce que chacun des camarades de l'autre école soit choisi...

Il se pose parfois des problèmes d'effectifs  légèrement différents : 23 élèves dans une classe, 25 dans l'autre, 10 élèves de CE, dans un cours, seulement 8 dans l'autre classe. Il y a toujours moyen, avec de la bonne volonté, d'arranger ces petits inconvénients. On incitera les élèves plus “ prolifiques ” à prendre deux correspondants ; on peut aussi,   si le cas se présente, attribuer un même correspondant à deux frères. (Le correspondant n'écrit qu'une lettre adressée aux deux : “ Chers François et Alain” et en reçoit deux). Si les cours diffèrent, un CP fort peut écrire à un CE, faible, ou un CEl fort échanger avec un CE2 faible.

Le jumelage établi, il faut procéder aux échanges. Quels sont-ils ?

Si nous avons insisté sur l'importance du jumelage, c'est que nous accordons aux échanges, d'abord une part d'affectivité, pour que l'enfant se sente concerné, engagé personnellement dans cette correspondance mais nous attendons d'eux également un souffle de vie coopérative, un enrichissement dont profite toute la classe.

C'est pourquoi nos échanges comportent, sans que nous puissions nettement les dissocier, une partie individuelle et une partie collective.

L'individuel s'exprimera surtout dans les lettres, les échanges de petits cadeaux, le collectif prendra forme par des albums, des textes imprimés, des lettres spéciales adressées à la classe entière.

Nous allons essayer de passer en revue ces différents échanges montrant comment nous pouvons les réaliser dans la classe et les exploiter quand ils sont reçus de la classe correspondante.  

bem50-530006.JPG (14166 bytes)Journal scolaire du Collège de Prélaz (Suisse)

LA LETTRE INDIVIDUELLE 

RECEPTION DES LETTRES DES CORRESPONDANTS 

LA DÉCOUVERTE 

Un paquet vient d'arriver. Une impatience joyeuse règne dans la classe. Il serait inhumain de faire   attendre. On ouvre le colis, ce qui n'est pas sans provoquer quelque brouhaha. Mais sur les conseils discrets et fermes du maître, on se discipline pour que chacun puisse prendre possession de son bien.

Les réalisations qui intéressent la collectivité sont inventoriées et consultées très vite n y reviendra plus tard les lettres individuelles sont distribuées soit par le maître, soit par un responsable.

C'est alors un moment de calme où l'on sent que chacun est en communion avec un autre, calme entrecoupé par des exclamations de surprise, de joie ou de tristesse.

-           Mademoiselle, la maman de mon corres est à l'hôpital.

-           Oh ! Ils ont 20 cm de neige !

 Les plus rapides ont déjà fini, relu. Ils sont disponibles pour aider ceux qui ont du mal  à lire ou pour commencer la réponse aux questions de leur correspondant ou même  l'illustration de leur prochaine lettre.

Le maître, pendant ce temps de découverte individuelle, ne reste pas inactif. Il peut aider les plus faibles - dans une classe non homo­gène - ou lire aussi “ sa ”lettre. 

LA LETTRE DU MAITRE 

Qu'y a-t-il dans cette lettre de maître à maître qui me paraît indis­pensable mais que quelques-uns négligent ?

- des nouvelles personnelles (famille, santé, moral...)

- des remarques pédagogiques qui peuvent avoir une influence considérable pour la bonne marche de la correspondance.

“ Christian a  particulièrement soigné sa lettre aujourd'hui, lui si brouillon. Martine va sans doute le remarquer. Veux-tu veiller à ce qu'elle n'oublie pas de le féliciter ? ” 

“ Francine se plaint de ne pas avoir toutes les réponses à ses questions. Veux-tu demander à Catherine de bien vouloir faire attention sinon je sens que Francine va décrocher ? ”

- une fiche de pistes d'exploitation possibles qui donne une vue d'ensemble du contenu des lettres. (Car le maître bien entendu n'a pas pu en prendre connaissance avant les élèves, et il ne le doit pas...).

“ C'est notre camarade Colin qui avait introduit cette idée de fiche d'exploitation lorsque nous échangions et j'ai constaté tout de suite quelle aide précieuse elle apportait. Au lieu de me trouver démunie devant cette trentaine de gosses lisant leur lettre, je savais que :

-           dans sa lettre à Maryse : Bernard parle de ses expériences avec une boussole,

-           dans sa lettre à Alain : Joël vante ses acrobaties à bicyclette,

-           dans sa lettre à Claudine : Christiane note les achats de repro­ductions de peinture qui serviront à décorer la classe. ”

DISCUSSION COLLECTIVE AUTOUR DES LETTRES 

Chacun ayant lu sa lettre (maître compris) il se produit un deuxième moment d'effervescence où l'on veut raconter ou lire à toute la classe des passages de sa lettre. Les enfants s'habituent vite à sélectionner ce qui peut intéresser les camarades. La fiche du maître dont nous venons discrètement de parler permet de guider les plus maladroits.

Pendant une demi-heure, parfois plus, nous discutons donc à propos du contenu (ou de la présentation) des lettres.

Discussions nécessaires pour que se produise un brassage d'idées, chacun déversant dans le creuset commun une partie de ses richesses, discussions indispensables pour que, de ce bouillonnement, se dégagent des pistes de travaux futurs, qu'on note aussitôt sur le planning (ou plan de travail).

Il faut que le maître prenne l'habitude de noter sur le tableau, au fur et à mesure, les éléments constructifs de la discussion pour qu'il en reste une trace visuelle (ils peuvent être notés par les enfants ou un responsable sur “ le cahier de correspondance ” pour que certaines idées soient mises en relief par rapport à l'ensemble complexe de la conversation. On évite l'éparpillement et la déliquescence.

Voici à titre d'exemple ce qui s'est dégagé d'une discussion qui a suivi la découverte du contenu des lettres. 

NOUS AVONS NOTÉ AU PLANNING :
-           enquête sur notre chauffage central à l'école (en réaction au chauffage au bois de l'école vosgienne),
-           questionnaire sur le travail du “ casseur de bois ” (qui vient chez nos correspondants),
-           conférence sur “ les pompiers” (un correspondant raconte un incendie),
-           conférence sur “ les 24 heures du Mans ” (un garçon a envoyé des découpages de voitures de course).

NOUS AVONS NOTÉ AU TABLEAU :
-           une empreinte digitale (à cause de Nicole qui parlait dans sa lettre des digitales qu'elle avait cueillies - recherche de la fleur dans le dictionnaire - origine de son nom - famille de doigt  rapidement - et l'expression qui employait couramment “ digitale” avait été notée),
-           un incendie à la scierie (nous avons repris le lendemain une recherche de vocabulaire à ce sujet mais pas le jour même pour ne pas alourdir l'exploitation des lettres),
-           un calcul rapide de vitesse amené par les voitures de course envoyées à Alain,
-           un croquis de la tronçonneuse (achetée par le papa d' Yvette).
 

PRÉPARATION DE LA LETTRE INDIVIDUELLE 

LE BROUILLON

La discussion est terminée. Il est bon de commencer immédiatement la réponse. Les enfants sont prêts à le faire parce qu'ils sont encore tout imprégnés du plaisir d'avoir eu des nouvelles, parce que l'exploitation rapide du contenu a fait rebondir l'intérêt, naître des questions.

Si l'on coupe cet élan en reportant la  réponse, on risque de donner à la correspondance un cachet de devoir traditionnel qu'il faut à tout prix éviter.

Le brouillon de réponse s'élabore donc tout de suite. (Certains collègues consacrent un cahier spécial à ces brouillons de réponse pour que l'enfant puisse avoir une vue d'ensemble de ses lettres et éviter de raconter les mêmes choses, de poser les mêmes questions). 

LE CONTENU DES LETTRES 

L'enfant a sous les yeux la lettre qu'il vient de recevoir. En général, c'est à cette lettre qu'il va d'abord réagir, cette fois par écrit. Presque toutes les réponses commencent par l'expression de l'émotion, du plaisir ou déplaisir ressentis. Elle s'extériorise avec violence chez les plus jeunes, avec plus de nuances et de doigté chez les grands.

Mimine 8 ans : “ Je ne suis pas contente de toi, Huguette, si tu ne m'envoies pas de lettres, c'est fini, je ne t'écrirai plus ”. (Extrait de la BENP n° 32)

Francine 13 ans à Catherine : “Je te remercie de ta lettre et surtout de ton beau dessin mais... je m'aperçois que tu  ne réponds pas à mes questions et que tu ne me fais pas d'assez grandes lettres. ”

Puis l'enfant réagit aux nouvelles, répond aux questions posées et donne à son tour des échos de sa vie familiale, de la vie de l'école.

LA PART DU MAÎTRE 

Dans une classe où les enfants sont habitués à s'exprimer, il n'y a pas de problèmes pour la rédaction de la réponse et le contenu des lettres est riche, copieux, sans l'intervention du maître. C'est ce climat  d'expression libre et  permanente qu'il faut chercher à établir. Il se fera d'abord au stade oral. Donnons souvent l'occasion et le temps de parler. Peu à peu les enfants s'ouvriront, se confieront. On créera de cette façon un véritable besoin de s'exprimer et c'est alors que l'expression pourra, sans danger  d'appauvrissement, passer au stade écrit.

Nous mettons en garde  contre les dangers d'une intervention trop directive du maître. Des collègues suggèrent à leurs élèves un plan-type de lettre, d'autres veulent éviter l'éparpillement des idées et imposent un sujet par lettre : tout le monde parle en même temps de sa maison puis de ses yeux, etc.

Nous nous élevons contre de tels procédés qui ne sont pas dans l'esprit des techniques Freinet.

Nous pensons que le maître peut aider les enfants qui semblent à court d'idées par des suggestions comme celles-ci :

-           Alain, tu pourrais peut-être raconter à ton correspondant que ton père envisage de changer sa voiture.

-           Claudine, pourquoi ne parles-tu pas des petites poules d'eau qui nichent près de chez toi ?

Mais il est préférable d'habituer les enfants à noter au cours des conversations et du travail journalier des idées  qu'ils pourront développer dans leurs lettres. Christian raconte un rêve intéressant. Le maître conseille : “ Tu pourrais le transmettre à Martine. Note-le donc. ”

Ainsi, au moment de rédiger la lettre, c'est tout un éventail de sujets qui est à la disposition de chacun. Le maître n'aura plus qu'à veiller à la qualité de la narration, invitant sans cesse à aller au fond des choses.

Dans le cas de l'auto d'Alain, il faudra que l'enfant précise :

-           pourquoi ton père change sa voiture ?

-           quelle marque il a choisie pour la nouvelle, pourquoi ?

-           auto neuve ou d'occasion, le prix

-           consommation aux 100 km,

-           avantages et inconvénients de ce changement.

Dans le cas des poules d'eau de Claudine on fera expliquer :

-           pourquoi des poules d'eau nichent là,

-           leur mode de vie,

-           comment Claudine s'amuse avec elles.

Voilà donc le brouillon de la réponse en grande partie rédigé. Il pourra être achevé dans la journée, se compléter les jours suivants par des événements tout récents, des textes libres non choisis pour  l'imprimerie, par des questions.

A propos de ces questions il faudra, là encore, que le maître veille à leur qualité. Evitons les questions multiples, celles qui n'apporteront pas une réponse intéressante du genre :

-           quel est le prénom de ton père, de ta mère, de ta grand-mère ?

-           combien as-tu de poules, de vaches, de cochons, de chiens, etc.

Orientons vers les questions qui provoqueront des discussions dans la classe correspondante, une réponse développée telles que :

-           A quoi t'occupes-tu quand il pleut ?

-           Est-ce que tu as déjà envisagé le métier que tu voudrais exercer plus tard ?

-           Ecoutes-tu la radio, regardes-tu la télévision ? Parle-moi de tes émissions préférées.

Bien sûr, là, comme toujours, ne systématisons pas. Si l'enfant est vraiment intéressé par le poids, la taille de son correspondant pour se comparer à lui, s'il veut connaître le nom, l'âge de ses frères et sœurs pour avoir une vue complète de la famille, nous lui laisserons entière liberté. Sinon essayons que ses efforts ne se gaspillent pas en vain, que la correspondance soit pour lui un véritable enrichissement et non un passe-temps médiocre.

CORRECTION DES BROUILLONS - MISE AU NET

 

Dans la semaine, les brouillons sont relevés par le maître et la plupart du temps corrigés hors classe... Une correction individuelle avec la participation de l'élève est bien plus fructueuse. Certains y arrivent pendant que la classe est en ateliers (bandes, peintures, dessins...) Elle peut se faire progressivement chaque jour, en suivant le rythme d'achèvement des brouillons.

Ceux dont le brouillon est corrigé, orthographe,  construction de phrases, plan parfois, commencent à recopier, à illustrer. Dans certaines classes, ce sont les maîtres qui décident du jour où la lettre est recopiée, illustrée par tous, en même temps. C'est, bien sûr, plus commode quand l'emploi du temps est encore rigide mais on imprime ainsi à la correspondance un petit air scolastique qu'il faut éviter le plus possible.

Notons que, pour de grands élèves soigneux, d'un niveau normal, les lettres peuvent être faites sans brouillon préalable. Le maître se gardera bien, en les corrigeant, d'employer intempestivement le stylo rouge.

 

POUR UNE BELLE LETTRE

 

Parlons un peu de l'illustration de la lettre. Elle n'est pas indispensable mais elle égaie, flatte l'écrit comme les

images dans un livre, comme un beau papier enveloppant un cadeau.

Chez les petits, elle naît  naturellement. On

dirait qu'ils complètent de cette manière une expression écrite dont ils ne se sentent pas encore les maîtres.

Graphismes aux crayons de couleur, aux pointes feutres, collages prolifèrent. On est même parfois obligé de freiner

cette profusion - surtout pour les collages - et de s'orienter vers un choix.

Pour les grands, l'illustration offre l'occasion pour eux de tâtonner dans l'art décoratif et je suis émerveillée en feuilletant les lettres de Bouvacôte (prêtées par mes élèves de Villeneuve) de voir la richesse, l'originalité du graphisme.

Avec les lettres, il y a une stimulation renouvelée pour trouver mieux que le camarade de classe, que le correspondant, que son propre graphisme de la dernière lettre,  compétition non pas dégradante mais source de création dans la joie. 

DERNIERS CONTROLES 

Quand les lettres sont achevées, le maître a le devoir de les relire toutes avant l'expédition pour corriger les quelques fautes qui subsistent.

Pensons aux parents qui s'intéressent bien souvent aux nouvelles reçues, pensons surtout aux enfants qui doivent recevoir un message de qualité même au point de vue orthographique. La correction sera la plus discrète possible pour ne pas nuire à l'esthétique de la lettre, pour ne pas attirer l'attention de celui qui reçoit sur le nombre de ratures.

C'est au moment de cette dernière lecture que le maître établira pour son collègue la fiche qui signale les passages intéressants, le contenu des lettres.

Reste à vérifier le nombre de lettres (un grand peut s'en charger), car une lettre qui manque, c'est une déception, parfois tout un drame psychologique dans l'autre classe. Il est si facile d'éviter ce choc affectif en faisant rédiger par un enfant volontaire un mot expliquant l'absence d'un camarade.  

RYTHME DES ÉCHANGES 

Huit à dix jours se sont écoulés dans la plupart des cas entre la réception des lettres des correspondants et la réponse prête à partir.

Il faudra attendre huit à dix jours avant de recevoir un autre paquet. C'est le rythme qui semble actuellement convenir aux milliers de classes qui pratiquent les échanges.

Descendre au-dessous de ce rythme sans rien envoyer d'autres (textes imprimés, albums), c'est risquer de placer la  correspondance à un rang secondaire. Elle n'assurera donc plus son rôle de moteur des activités scolaires. C'est risquer également de créer chez les enfants : lassitude, déception vis-à-vis de ce courrier qui ne vient pas. Si nous laissions les enfants mener eux-mêmes le rythme des échanges, nous verrions que certains écriraient tous les jours à leur ami. Cette expérience de “ correspondance libre” est actuellement à l'essai chez quelques camarades qui en semblent parfaitement satisfaits. Nous leur donnons la parole dans un des chapitres suivants.

LA LETTRE COLLECTIVE 

La lettre collective naît spontanément quand tous les élèves de la classe veulent exprimer un sentiment commun, raconter un événement ou poser des questions qui concernent la collectivité.

C'est ainsi que l'arrivée d'un colis de cadeaux pour Noël ou Pâques, la réception d'un album, de peintures  particulièrement jolies, provoquent un  enthousiasme si grand que chacun éprouve le besoin de remercier non seulement dans les lettres individuelles, mais par un message collectif qui atteint toute la classe correspondante. Il neige pour la première fois ou une tempête exceptionnelle a ravagé la région : évènements qui méritent l'honneur d'une lettre collective.

Voici un extrait d'une lettre collective émanant des élèves de Paul Poisson :  

“ La Loire a monté brusquement la semaine dernière. Samedi 22 mai, elle était à 22 cm et lundi 24 mai, elle était à 187 cm et atteignait le chemin de halage. Depuis elle baisse, mais avec la pluie qui est tombée ces jours-ci, iI est possible qu'elle remonte. ”

Les grands sentent que la lettre collective confère solennité, importance aux sentiments, aux nouvelles ainsi transmises. Le format, généralement grand pour que la lecture soit possible pour tous les amis en même temps, contribue à cette mise en valeur. Pour ce message qui émane de tous, on cherche avec application l'expression la plus juste, on choisit chaque mot, on illustre le mieux possible.

Une lettre collective est en quelque sorte un miroir pour la classe et chacun veut y trouver une image dont il sera fier et satisfait. C'est pourquoi nous attachons une part importante à tout le travail coopératif.

Il est à la base de la formation morale et sociale de chaque individu. Chez les petits, la lettre collective ne revêt pas cette importance, elle est fréquente, accompagne chaque envoi de lettres individuelles. C'est le lien  indispensable pour que chacun prenne conscience de la vie, des intérêts de la collectivité présente et de la collectivité amie.

La lettre individuelle d'un petit n'est qu'un message très personnel où il raconte ses jeux, les petits riens de sa vie familiale, message qui ne touche pas la totalité des enfants de l'autre classe. Ainsi, quand un enfant écrit ou fait écrire par la maîtresse :

“ hier j'ai joué au ballon avec mon petit frère Dominique... ”,

“ Dimanche, je suis allé chez ma marraine. J'ai mangé un bon gâteau à la crème...! ”,

seul le petit correspondant peut y trouver quelque intérêt.

Mais si, par une lettre collective, nous  annonçons : “ Demain après-midi, nous irons en promenade dans la forêt et, pour vous, nous ramènerons de jolies feuilles  d'automne, de la bruyère mauve, des champignons... dans notre colis vous découvrirez encore d'autres trésors... ”, tous les correspondants sont concernés. Ils attendront et se réjouiront en commun.

Le plus souvent, le maître écrit   lui-même la lettre collective, très gros, avec une pointe feutre pour que l'écriture soit la plus parfaite possible. Des élèves soigneux, habiles peuvent le remplacer. Tout le monde participe à la rédaction.

Après discussion, les sujets de la lettre sont sélectionnés, notés au tableau. On cherche une phrase pour présenter chacun d'entre eux. La recherche peut être orale, écrite. La meilleure phrase est choisie. Les enfants aident le maître ou le responsable pour l'orthographe des mots. Le dictionnaire et les comparaisons avec les mots connus des textes de lecture ont tôt fait de résoudre les dernières difficultés. On relit avec plaisir. Et quand une lettre collective arrive dans la classe, quelle avidité pour découvrir ce qu'elle contient !

Ne voilà-t-il pas une motivation puissante pour l'acquisition des disciplines de base ? Chez les petits, comme chez les grands, la lettre collective apparaît comme le complément indispensable à la lettre individuelle. Elle invite chaque individu à se sentir membre actif et responsable d'un groupe.

ECHANGES DE TEXTES IMPRIMES 

Pour nos enfants d'école primaire, une bonne correspondance ne saurait s'alimenter seulement du simple échange de lettres manuscrites. D'abord parce que le rythme en est trop lent. Ensuite, parce que les enfants au-dessous de 14 ans “ vivent trop encore dans le présent et n'ont pas une maîtrise suffisante de l'écriture pour affronter le récit ” (FREINET).  

Le fait est très sensible chez les petits de 6 à 8 ans : écrire quelques lignes leur demande de gros efforts qu'on ne saurait renouveler trop souvent sans créer contrainte et lassitude. Lire une lettre reçue, mal calligraphiée, épuise vite leur courage, éteint leur   enthousiasme. Mais nous sommes au siècle de la vitesse, de la technique. Des outils sont là pour suppléer à nos insuffisances.

L'outil merveilleux qui permet au rythme des échanges de s'accélérer et renouvelle ainsi à chaque instant l'enthousiasme initial, qui offre la possibilité de présenter une page parfaitement lisible et attirante, qui influe sur la qualité de l'expression, cet outil merveilleux, c'est l'imprimerie.

Ecoutons Freinet qui raconte ses premières expériences :

“ Des mes premiers essais à Bar-sur-Loup, en 1925, j'ai compris que nos imprimés étaient avant tout un moyen nouveau de correspondance entre écoles.

Des la deuxième année de notre travail, en 1926, ma petite classe entreprit un échange très régulier avec l'école de Trégunc (Finistère) où notre vieil ami Daniel venait d'introduire l'imprimerie. L'expérience fut décisive et je n'ai plus guère depuis réalisé d'échanges plus suivis ni plus enthousiastes...

Tous les deux jours, un envoi de trente exemplaires de chacun de nos imprimés partait pour Trégunc. Et tous les deux jours, le facteur nous apportait un stock semblable d'imprimés de nos correspondants. J'ai senti là tout de suite, les possibilités considérables d'un tel échange : les enfants n'écrivaient plus pour eux-mêmes mais pour leurs correspondants ; les devoirs scolaires changeaient alors de sens, et bientôt de nature ; Quel entrain, quel enthousiasme pour la lecture, à leur arrivée, des imprimés de nos petits amis ! Nous vivions avec les paysans-pêcheurs de Trégunc, nous connaissions leurs travaux, leurs jeux, leurs préoccupations ; il ne s'agissait plus là d'un de ces vulgaires procédés pédagogiques prétentieusement qualifiés de “ méthode ” mais d'une forme nouvelle de vie à l'école, âme et instrument de l'effort scolastique auquel  j'aspirais. ”

Sans cette fréquence accélérée des échanges, la correspondance ne peut être “ âme et instrument des efforts ” comme nous le souhaitons également pour notre classe.

Combien de camarades, conscients des possibilités offertes par la correspondance - parce qu'ils ont fait au préalable des expériences heu­reuses dans ce domaine - sont déçus quand, de la classe correspondante, n'arrive rien ou si peu de choses intéressantes !

Les textes imprimés (ou limographiés à la rigueur), expédiés deux ou trois fois par semaine, permettent de renforcer les liens établis par les lettres individuelles. Sans cet apport régulier et riche, les rapports entre les enfants seraient superficiels et anémiques. Si nous en sommes arrivés à cette forme de correspondance mêlant les échanges individuels et les échanges collectifs, c'est que ces deux aspects des relations se complètent.

La lettre individuelle personnalise les échanges, elle répond à un besoin d'affectivité, de compréhension, de contact.

Les textes imprimés, comme la lettre collective, comme les albums et autres échanges nés des efforts conjoints de la collectivité, présentent l'avantage d'être plus élaborés, plus enrichissants. Encore faut-il que les réalisations envoyées et reçues soient irréprochables tant par la forme que par le contenu.

Arrêtons-nous sur le cas particulier des textes imprimés en relisant les conseils donnés par Freinet et Alziary :

POUR DE BEAUX TEXTES IMPRIMÉS 

Il ne suffit pas d'entasser dans une page 20 composteurs parce qu'ils peuvent y tenir et qu'on ne voudrait rien perdre. On 'arrive ainsi à produire des pages illisibles, sans air, sans blancs qui reposent l'esprit et engagent à continuer.

Il faudrait qu'une page de journal soit autant que possible une œuvre d'art et que tout concourt à cet heureux résultat : disposition de la page, répartition des blancs, justification, emploi des clichés et des dessins, netteté de l'impression. 

POUR DE BONS TEXTES IMPRIMÉS 

Il nous faudra réaliser la conjonction de ces deux nécessités : textes intéressant la classe éditrice,  exprimant fonctionnellement son milieu et sa personnalité, et cependant, particulièrement intéressants pour les correspondants...

Le texte imprimé ne sera pas obligatoirement celui qui, par lui-même, paraît le plus intéressant, mais celui qui, fonctionnellement, dans la vie nouvelle de notre classe dont les échanges sont partie intégrante, répond le mieux à nos besoins communs. Nous n'avons pas l'intention, en effet, de faire de la pure littérature ou des sciences abstraites, mais de suivre et d'exploiter la vie.

La plupart du temps, un beau texte d'enfant, qui est l'expression vivante de la classe et du milieu, sera parfaitement accepté des correspondants. Mais si la mode vient par exemple aux poèmes, quand vous en aurez imprimé un, deux, dites seulement : croyez-vous que vos camarades seront satisfaits de ne lire que vos poèmes ? Ne vous ont-ils pas posé des questions pressantes ? Ne voudraient-ils pas savoir telle ou telle chose ?

Cela ne s'appelle pas faire pression sur les enfants mais leur rappeler une nécessité de leur vie et de leur  travail, ils comprendront et ils décideront d'ailleurs librement, quitte à recevoir des remontrances de leurs camarades.

Il en sera ainsi pour tous les genres qui se répètent : enquêtes, contes même. Et aussi pour certains sujets délicats et vulgaires : pensez-vous que vos correspondants seront heureux de voir un tel texte ? Ils n'oseront même pas le montrer à leurs parents.

Cela suffira.

Comme on le voit, il ne s'agit ni de la liberté totale ni de la censure du maître, mais de la vie et de ses nécessités impérieuses. Vous éviterez ainsi les travers d'imprimer des textes trop scolastiques, trop à l'écart de la vie, ou de sombrer au contraire dans le subjectif et le vulgaire. La vie et le travail nous commandent. 

QUE FAIRE DES TEXTES IMPRIMÉS ? 

Quand une page est tirée recto verso :

1° Vos élèves prennent leur livre de vie (nous recommandons l'emploi de nos reliures à anneaux qui permettent aux enfants de se confectionner ainsi, au jour le jour, un véritable livre, qui sera imposant en fin d'année).

Vous perforez les feuilles imprimées et vous en donnez une à chacun de vos élèves. Après, lecture individuelle, muette ou à haute voix (les enfants aiment relire le texte au net), la page est ajoutée au livre de vie.

2° Nous préparons autant de feuilles que de  correspondants (plus une pour le maître) et nous les expédions, à l'école amie.

Cette école reçoit l'envoi, distribue une feuille à chaque élève. On lit les textes, silencieusement ou à haute voix, on les commente, on les explique, on note les réactions, on prépare questions ou réponses ; chaque élève place la feuille reçue dans un deuxième livre de vie, le livre de vie de l'école correspondante.

Chacun des élèves de nos classes aura ainsi deux livres de vie qui se complètent merveilleusement.

La correspondance ainsi comprise cesse alors d'être impersonnelle.

Les textes journaliers nous apportent les échos de la vie intime de nos correspondants, de leurs réactions dans leur milieu. Nous connaissons chacun des élèves comme s'ils étaient là, à côté de nous. ” 

Mais nos échanges vont s'élargissant sans cesse : il nous faut répondre aux questions des correspondants par un travail qui dépasse le cadre de la lettre collective (voire celui de l'imprimé) et alors s'élaborent des recueils polygraphiés sous forme d'enquêtes, d'albums divers, de monographies, de graphiques, de plans. On dresse, à l'intention des correspondants, des collections diverses (iconographie, éléments naturels, produits locaux). C'est aussi pour eux qu'on se livre à des réalisations et des travaux de toutes sortes... toutes activités d'expression libre qui ont fait l'objet de maints comptes rendus.

Nous poursuivrons par quelques considérations sur des journaux scolaires. Les échanges sonores, les colis, le voyage-échange.

ECHANGES DE JOURNAUX 

Les échanges avec le correspondant régulier sont complétés par des échanges plus espacés avec d'autres classes réparties dans diverses régions de France et de pays étrangers de langue française, Le journal scolaire est le principal agent de liaison avec ces écoles. 

“ Chaque fois que vous tirez ou imprimez un de vos textes ou de vos dessins, vous en produisez un de plus pour chacune de vos écoles correspondantes. Si vous avez dix ou douze écoles correspondantes - ce qui nous paraît être un nombre très normal - vous tirez, de chaque texte, dix à douze pages supplémentaires que vous conser­verez soigneusement dans des dossiers spéciaux.

En fin de mois, vous agrafez les journaux sous belle couverture et vous procédez à l'expédition. Pour chaque école, vous désignerez un élève responsable :

-           qui sera chargé de préparer la bande et de faire l'envoi pour son école ;

-           qui recevra et lira le premier le journal de l'école  correspondante ;

-           qui écrira à cette école ou lui enverra documents ou colis selon les demandes.

Une bonne organisation de ce service au début de l'année, rend le fonctionnement des échanges automatiques. Le travail que ces derniers nécessitent est d'ailleurs profondément éducatif. ”

ALZIARY

 

COMMENT ENTRER EN RELATION AVEC CES ÉCOLES ? 

Là encore le service ICEM incorpore les écoles qui le désirent dans une ou plusieurs équipes de huit classes (ou de six ou même de quatre pour les écoles à faible effectif).

Alziary explique :

La constitution de ces équipes, qui est la chose la plus délicate, est basée sur les besoins et les désirs des écoles qui la composent. Ces écoles sont, le plus possible, de même niveau et d'intérêt, au contraire, complémentaire : écoles de plaines avec écoles de montagnes, écoles du continent avec écoles de la côte, Nord avec Centre ou Midi.

Nous demandons aux futurs usagers de ce service de remplir la fiche de correspondance que nous leur enverrons sur demande (voir la liste des responsable, en fin de BEM). Notre service tiendra le plus grand compte des indications qui y seront portées, dans toute la mesure du possible du moins.

D'ailleurs, toute école pourra compléter elle-même cette équipe par la correspondance avec des écoles qu'elle aura librement choisies, ou avec une deuxième équipe... Mais certaines écoles recevront bien souvent de trop nombreuses demandes qu'elles ne pourront satisfaire. C'est d'ailleurs pour éviter ce danger que nous avons eu recours au système des équipes.

Vous pourrez et vos élèves vous le demanderont d'ailleurs conserver en plus de la nouvelle équipe à laquelle vous serez intégré en début d'année, quelques-uns de vos anciens et fidèles correspondants. Au cours des congrès et des stages, au hasard des collaborations aux journaux, vous ferez connaissance avec des camarades qui
deviendront pour vous des correspondants quasi permanents.

EXPLOITATION DES JOURNAUX REÇUS 

Pour tous les cours, ils fournissent des textes de lecture compréhensifs puisque écrits par des enfants du même âge donc de vocabulaire peu différent.

Le responsable du journal vient lire le ou les textes qui l'ont particulièrement intéressé. Il prête son journal à ses camarades qui, à leur tour, peuvent faire part de leur sélection. Les textes d'intérêt documentaire peuvent être joints au fichier scolaire, d'autres seront exploités en calcul.

Chaque mois, le responsable remplit et expédie une feuille où il indique pour le journal reçu :

-           les textes et les dessins préférés par la classe

-           des questions pour demander des renseignements  particuliers, un éclaircissement des points obscurs

-           des critiques pour encourager ou pour conseiller une plus grande qualité de présentation, de textes...  

Voici un exemple de feuille envoyée par l'école de Bouvacôte à l'une des écoles de l'équipe :  

“La présentation de votre journal est assez bonne mais nous avons remarqué que vos textes avaient beaucoup de lettres “e ” à l'envers. Vous encrez un peu trop et l'encre bouche certaines lettres.

Vous devriez changer le dessin de la couverture et en mettre un nouveau chaque mois.

Pourquoi avez-vous choisi ce titre pour votre journal ?

Les textes préférés cette fois-ci : “ La rentrée ”, “ Une étourdie ”, “ La maison ”.

Nous n'avons pas bien compris celui intitulé : “ Un bon jeudi ”. Le dessin du chat est beau.

La fleur du cotonnier que nous vous avons envoyée nous avait été donnée par le papa d'un élève. Il l’avait rapportée du sud tunisien. ”

Cette page de liaison entre les différents membres de l'équipe nous paraît indispensable car elle est source de progrès. Ne croyez pas que les enfants qui reçoivent une telle feuille restent impassibles, Certains sont heureux que leur texte ou leur dessin ait eu l'honneur d'être ap­précié par une ou plusieurs écoles lointaines, Les voilà encouragés à continuer. D'autres voudraient bien avoir aussi ce plaisir, Des efforts naissent. Et les critiques ? Il faut voir les enfants se précipiter pour constater, en effet, que des accents sont à l'envers, une page trop encrée. Chacun tiendra compte de ces observations pour les prochaines réalisations.

Ceux qui ne soumettent pas leur travail au jugement des autres, ne peuvent bénéficier de leur aide pour des prises de conscience salutaires. Si l'on fonctionne en circuit fermé, l'on a tendance à se satisfaire aisé­ment des productions. Seul le travail coopératif évite de se scléroser.

LES ECHANGES SONORES 

-           Cela m'a fait comme si elles étaient ici, comme si nous fermions les yeux et qu'elles entraient dans la classe.

-           Je tremblais ; c'est sûr que je vais rêver, je voudrais les voir.

-           J'étais contente d'entendre la voix de Maryse et Loazic. ”

Voici après l'audition de la première bande magnétique reçue des correspondantes, quelques réflexions des élèves de Nicole Ducouvet (Nohan-Vic, Indre).

Tous ceux qui ont pratiqué les échanges sonores savent que les messages par bandes magnétiques provoquent à chaque fois la même émotion intense : les yeux brillent, des joues rougissent, toute l'attitude et les réactions traduisent le choc reçu.

L'utilisation du magnétophone dans la correspondance est recommandée. Par la “ présence ” qu'il apporte, c'est un auxiliaire précieux pour la naissance et le développement de liens d'amitié enrichissants.

Seulement pour l'employer correctement, il faut relire les conseils donnés dans la BEM n° 18-19 : Les Techniques Audiovisuelles :

“ Il ne peut y avoir une correspondance interscolaire uniquement sonore. Le magnétophone est seulement le dernier outil découvert permettant un lien puissant, plus dynamique entre des enfants et complétant admirablement les lettres, journaux, albums, colis, etc, liens qui seront maximum lorsque chaque école ira en voyage-échange vivre chez l'autre une dizaine de jours, pendant les vacances... si les finances des coopératives en offrent la possibilité.

Cette correspondance contiendra l'expression libre, toutes les créations permises par l'enregistrement magnétique :

-           Les messages   personnels,

-           Les discussions entre enfants (véritables textes libres oraux),

-           Les chants libres, la musique libre,

-           Les reportages documentaires, instantanés sonores, interviews, le plus souvent accompagnés de photos, diapositives ou album, colis, etc.

Ce sont là d'ailleurs de véritables réalisations artistiques, sonores ou audio-visuelles.

Chacune de ces réalisations intégrées dans la correspondance interscolaire, mérite un examen attentif pour en définir l'emploi qui bien sûr sera différent selon les âges des enfants, de la maternelle à la classe de fin d'études.

Nous nous contenterons ici de définir les points communs valables pour tous.

a) Il faut mettre le magnétophone entre les mains des enfants, ils ne faut pas qu'ils pensent que c'est “ le jouet du maître ” et qu'ils ne sont que des exécutants tout juste maîtres du contenu.

b) Il ne faut pas imiter les émissions radiophoniques... et l'expérience nous montre que le débutant ne choisit pas toujours les meilleures ni les plus simples, tel le “ grand conte radiophonique ” dont les difficultés de réalisation provoquent un résultat très souvent puéril.

c) Il ne faut pas enregistrer des textes “ écrits ” qui ne vivent pas, passent mal à la réception de la bande. C'est ce qui est le plus difficile.

d) Pratiquez l'instantané sonore, cette technique de base, discussion libre, débats entre enfants.
e) Echangez, échangez,.. pour créer la motivation sans quoi le magnétophone sera rapidement relégué dans le placard...

f) Joignez des photos, des colis pour illustrer votre texte.

g) Il faut connaître la pratique du montage, qui peut être exécuté par les grands élèves, Il faut envoyer aux correspondants un message sonore court, qui parlera à l'esprit et au cœur, mais pour qu'il possède ces qualités il faut qu'il soit suffisamment concis et ordonné, sans quoi la lassitude s'emparera des  correspondants malgré l'intérêt affectif. Monter, c'est-à-dire découper dans la bande, retirer et ajuster des éléments, rapprocher des séquences enregistrées en des lieux et endroits différents, et pourtant obtenir un ensemble cohérent. Cette pratique est la clef, rien de valable ne sera fait si elle n'est pas mise en œuvre. Elle conditionne également le matériel employé, tous les magnétophones ne se prêtant pas au montage des bandes. La méconnaissance du montage enserre l'utilisateur dans le carcan stérilisant “ de la machine qui déroule aveuglément ”.

Pierre Guérin, responsable de la commission sonore, répète toujours aux débutants :

“ Attention, n'oubliez pas que l'écoute d'un enregistrement brut de 20 à 30mn avec toutes les hésitations, les silences, redites, les incorrections... lasse l'auditeur et est absolument à proscrire.

Vous n'enregistrez pas pour vous mais pour Les autres. La réalisation optimum est celle de 5 à 10 mn d'écoute, après montage. ” 

Il a fait paraître de nombreux articles dans notre revue L' Educateur(Educateur n° 1-3-4-5 (1964) ; 9 (1965).). Chacun y trouvera des indications plus précises encore pour l'utilisation correcte de cet outil dans l'esprit de création, de libération, de communication, qui est à la base de toutes les techniques Freinet.

L'ICEM a organisé également un service permettant de trouver un correspondant pour des échanges à la fois manuscrits et sonores.

Dufour (Goincourt par Beauvais, Oise) envoie, sur demande, aux intéressés, une fiche à remplir très soigneusement pour permettre des jumelages de classes satisfaisant au maximum les deux partenaires. Il est bon de savoir que le stage “ Techniques sonores ” a lieu tous les ans pendant les grandes vacances. Il vous apportera dans une ambiance de franche camaraderie, toutes les informations pratiques et surtout pédagogiques spéciales à l'enregistrement magnétique, dans l'esprit Ecole Moderne.

La BT sonore n° 809 (disque et diapositives) explique la technique de la correspondance au niveau du cours préparatoire. Pour informer les parents, les élèves, elle peut apporter une aide efficace.

Les BT sonores n° 808, 814, 820 : Amis du bout du monde, 804 : La Réunion, 810 : La Corse, 826 : Le Cambodge, ont été réalisées à partir de documents extraits de riches échanges.

LES COLIS 

L'arrivée des colis soulève dans nos classes un enthousiasme indescriptible. Aucun événement   pédagogique ne peut égaler l'animation qu'elle suscite. Il faut avoir vécu de tels moments pour comprendre tout je sens de cette affirmation.

Scènes inoubliables ! Après vingt ans, je me souviens encore du jour où nous avons reçu de nos correspondants de Trégunc un petit colis qui contenait des crêpes bretonnes soigneusement pliées, fines comme de la mousseline, délicieusement beurrées. Le partage fut fait : trois crêpes à chacun, le maître compris bien sûr. Et si vous aviez vu les enfants partir chez eux, en emportant pour leurs frères ou leurs parents, le reliquat de leur petite part ! Le soir, les enfants arrivaient en disant : “ Mon papa a dit qu'il faut “ leur ” envoyer des oranges, des figues...”

C. FREINET, BENP n° 32
“ Les correspondances interscolaires ”

 LE CONTENU D'UN BON COLIS 

Quand à la rentrée de janvier, ma correspondante m'annonça l'arrivée d'un colis collectif et que je fis part de la nouvelle à mes élèves, une attente fiévreuse commença.

-           Il va être gros ?

-           Qu'est-ce qu'il y aura dedans ?

Et un beau matin arrivèrent... deux colis.

Inutile de dire que personne n'a traîné pour entrer en classe.

Dans le premier nous avons trouvé :

-           3 tablettes de chocolat suisse qui ont donné une bonne séance de calcul vivant sur les fractions. Il fallait bien partager équitablement !

-           2 branches de sapin et épicéa, un cône de sapin, 

-           9 échantillons de bois donnés par un papa menuisier,

-           l allume-feu qui suscita de nombreuses questions exprimées dans les lettres qui ont suivi

-           des cartes postales du village,

-           3 cartes faites par les enfants (courbes de niveau relief),

-           l poupée savoyarde.

Dans le second colis, nous avons trouvé des spécialités gastronomiques savoyardes :

-           l kg de gruyère et de tilsitt,

-           2 reblochons,

-           l saucisson et l saucisse aux choux,

-           l petit flacon de kirsch.

Le tout accompagné de 3 textes : “ la recette de la fondue ”, “ le saucisson ”, “ la saucisse aux choux ”.

Avec le gruyère, le tilsitt et le kirsch et suivant la recette donnée par les enfants, nous avons donc fait la fondue... Je sens encore le fumet qui a envahi la classe... Chacun est venu déguster dans mon fait-tout installé sur le poêle. C'était inénarrable... et succulent. Il faut avouer que nous avions été gâtés. Que d'exploitations sont nées sur le vif avec des prolongements qui ont animé tout le travail des jours suivants : calcul vivant (proportion de la recette, poids des fromages, des colis, capacités avec le kirsch), étude des fromages (procédés de fabrication, fromages cuits, fromages fermentés),etc.

P.ARNAULT (Semblançay,Ind.-et-L.).

 

Voilà, en effet, un exemple de colis particulièrement riche et bien conçu. Il contient :

-           des produits typiques de la région des correspondants

-           des réalisations effectuées par les enfants eux-mêmes

-           des richesses adressées à la collectivité et dont certaines se répar­tissent au niveau individuel.

Il suscite :

-           de nombreuses activités à son arrivée

-           des recherches intéressantes dans l'avenir.

Il réunit à lui seul, les qualités que nous conseillons pour un tel envoi. Par opposition, nous mettrons en garde contre les cadeaux individuels achetés par les parents. Certains le font de très bon cœur, d'autres par obligation, en maugréant un peu ; certains ne peuvent se permettre ces dépenses et les différences marquées par les achats mettent l'accent, maladroitement, sur les différences de situations sociales et financières. Des enfants en sont gênés.

Les petits envois individuels peuvent se faire, certes, comment les refuser quand ils sont apportés spontanément ? Mais nous encourageons de préférence le don de petits objets prélevés sur les jouets, les trésors personnels. Ils auront une, plus grande valeur formatrice que les achats  impersonnels.

Nous pouvons faire réaliser en classe différents objets tels que : poteries, masques, œufs décorés, poupées, marionnettes, bois pyrogravés, maquettes, etc. Qu'ils soient jolis pour que le  correspondant ait plaisir à les garder ! N'oublions pas aussi que les parents porteront un jugement sur les réalisations. Autant qu'il soit favorable et incite à une plus grande compréhension des échanges.

C'est le mouvement tout entier qui bénéficie ou subit les conséquences de notre travail.  

RYTHME DES ÉCHANGES

Certains préparent un colis tous les mois, d'autres pour Noël et Pâques seulement. Entre ces deux extrêmes tous les rythmes sont valables selon les possibilités financières, les apports des enfants, la vitesse de réalisation, les ressources du milieu. 

LES VOYAGES –ECHANGES 

Ecrire à ses correspondants, échanger avec eux lettres, textes, albums, c'était déjà bien et cette pratique remue effectivement au fond des individus des possibilités jusqu'ici inemployées. Mais voir ces  correspondants, jouer avec eux, manger à leur table, monter sur leur vélo, cela décuple encore ce besoin inné chez les enfants de sentir autour d'eux battre le cœur d'êtres dont la destinée est désormais mêlée à la nôtre. Voir, observer, apprendre, se souvenir, ce n'est que l'aspect secondaire du problème, celui qui “ va de soi ” : le bassin de la fontaine se remplit forcément si la source a été trouvée et canalisée pour jaillir en flots bouillonnants. Par les échanges, nous prospectons les sources et nous établissons la canalisation.

C. FREINET, BENP n° 76.
Pour l'officialisation des voyages-échanges interscolaires

 Les comptes rendus de rencontres, de voyages-échanges sont toujours très émouvants à lire ou à entendre. Ce sont des moments de vie inoubliables parce que tous les participants, tous les organisateurs (enfants, maîtres, parents et amis de l'école donnent le meilleur d'eux-mêmes pour que les contacts soient fructueux). Il semble que toutes les difficultés (financement, hébergement, visites) s'aplanissent devant tant de bonne volonté.

C'est cette bonne volonté qu'il faut susciter et tout le reste s'arrange. Mais comment la faire naître ?

Laissons parler Jeanne Vrillon (Orchaise, Loir-et-Cher) :  

Nos camarades Villain avaient parlé de voyage-échange mais j'avoue que nous étions réticents. Nous avions peur.., Il nous semblait que nous aurions à remuer une montagne... que nos gens seraient peu accueillants, l'argent difficile à trouver, etc. 

Au premier sondage, en mars, 12 familles seulement sur 35 acceptaient de recevoir des correspondants mais chez tous les gosses grandissait le désir d'aller à Ronquerolles.

En Avignon, entraînée par l'ambiance du congrès, je promis aux camarades Villain d'essayer à nouveau de convaincre les hésitants. Et j'ai expliqué que nos correspondants étaient des enfants comme ceux d'ici, que les maisons n'avaient pas plus ou guère plus de confort que les nôtres, qu'un lit se partage ou se dédouble, qu'une cuvette à la pompe est seule nécessaire pour la toilette... J'ai expliqué que ceux qui ne pourraient coucher le correspondant n'avaient pas à se tourmenter, que nous mettrions des matelas pneumatiques dans la classe.

Et le lendemain, dans l'enthousiasme, tous acceptaient pour les repas, beaucoup l'hébergement total et 2 familles (l'hôtel et un loueur de chambres de vacances) nous offraient en outre 6 chambres supplémentaires.

C'est ainsi que le 2 juin, nos amis arrivaient.

Je ne vous parlerai pas de l'emploi détaillé de ces 3 jours, mais sachez que nos “ Solognots” se sont surpassés pour recevoir leurs amis qui repartirent avec asperges, girolles et autres productions du cru. Ils avaient vu Chambord, une cave coopérative, l'usine du chocolat Poulain.

Et quand le car partit, nous sûmes qu'un grand lien d'amitié était tressé car chacun dans le village saluait nos voyageurs... ils étaient adoptés !

 

Denise Poisson (Tours, Indre-et-Loire) raconte comment même ses petites ont su convaincre leurs parents.  

Le grand désir de mes petites : aller à Nohant-Vic pour voir...

Mais il y avait toujours cette grave question d'argent.

Or, voilà que nous arrive la première bande sonore des correspondants. Débordement de joie.

Et puis, comme beaucoup d'enfants ont l'habitude d'emporter les lettres des correspondants pour les montrer aux mamans, l'idée a brusquement germé de faire écouter la bande aux parents...

Et vite, de rédiger une invitation signée “ La Coopérative ”.

Et puis si on faisait des choses à vendre ?

Le samedi suivant, les parents arrivaient.. 19 familles sur 27 étaient présentes...

La Présidente a dit une phrase de bienvenue puis Catherine a expliqué en montrant des documents reçus : ça c'est la photo de nos amis, ça c'est le plan de leur école... Elisabeth a parlé de Nohant-Vic, de George Sand...

La joie se lisait sur le visage des parents qui ont pris beaucoup de plaisir à écouter la bande sonore.

Je leur ai montré le bonheur que serait pour leurs petites - qui n'ont comme horizon que des murs gris - une journée dans la campagne des petits correspondants et, en retour, la joie qu'elles auraient à montrer les jolies choses de notre ville.

Je n’ai eu absolument aucun mal à les convaincre : ils étaient déjà conquis.

Quand j'ai mis en avant la question prix, ils ont été unanimes : Calculez ce qui vous manquera et nous verserons ce qu'il vous faudra.

Pour préparer un climat favorable à l'acceptation de ces rencontres, il faut que les échanges, dès le début de l'année, soient réguliers, fréquents et de qualité. Les enfants enthousiasmés sauront alors intéresser et convaincre petit à petit leurs parents. Le dévouement et le dynamisme du maître feront le reste.

LE TRANSPORT - COMMENT RÉSOUDRE CE PROBLÈME ?

 

Jeudi 13 avril nos correspondants sont arrivés par l'autocar prêté par leur municipalité. Le 1er juin pour aller à Choisy, nous avons loué un car payé en partie par notre coopérative, en partie par les parents.

Henriette FORT Fontaine-les-Grès (Aube)

 

Le voyage-échange peut se faire par le car ou par le train. Les deux manières ont leurs avantages et leurs inconvénients. Si le voyage se fait sur quelques jours  seulement, un car est peut-être préférable : il est souvent plus direct que le train ; il permet des arrêts en cours de route, la visite d'un coin ou d'un monument intéressants.

Si le voyage-échange est plus long (8 jours ou plus chez les corres­pondants) le train est préférable car on bénéficie de 5% de réduction sur le voyage, de la réservation gratuite des places. Le groupe est considéré alors comme “ Colonie de vacances ” (10 personnes au minimum).

Pierre FORT Fontaine-les-Grès (Aube).

 

J'étais un peu inquiet, me demandant comment j'allais pouvoir me débrouiller, n'ayant aucune possibilité financière. Une seule voie me restait ouverte : réduire le séjour chez les correspondants à 2 jours pour pouvoir bénéficier du tarif SNCF “ Promenade d'enfants ” (75%) de réduction, 87% pour les moins de 10 ans, le délai d'une journée étant porté à 2 jours pour une distance aller- retour supérieure à 400 km, trouver un correspondant à plus de 200 km et dans une ville avec laquelle les relations SNCF soient assez faciles.

Gilles PUYNEGE Châteauroux (Indre)

 

RENCONTRE D'UNE JOURNÉE AVEC LES PETITS DE 5 A 7 ANS

(Extrait d'un témoignage d'Henriette Fort) 

Il n'est pas nécessaire de faire correspondre nos petits avec ceux d'une région très éloignée ou très différente, quelques kilomètres suffisent pour les dépayser.

Dates de rencontres : jeudi 13 avril à Fontaine-les-Grès, jeudi 1er juin à Choisy-le-Roi. Ces moments de l'année étaient favorables aux échanges car les enfants se connaissaient déjà bien par la correspondance et désiraient se voir, vivre un peu ensemble. Après chacun de ces voyages, les lettres, les bandes magnétiques furent plus spontanées, plus riches.

 LES ACTIVITÉS A FONTAINE 

L'autocar des correspondants nous transporte tous au ruisseau où nous fabriquons un pont avec une seule planche, un moulin qui tourne. Gérald s'en souvient encore car le lendemain nous imprimions son texte :

“ l'eau est entrée dans mes bottes

Et puis après je suis tombé

le derrière dans l'eau ”.

Ensemble, nous avons pique-niqué dans le bois de pins. Marie-Hélène ne quittait pas son correspondant Eric :

“ j'étais assise sur un tronc d'arbre

Eric était assis dans l'herbe

à côté de moi ”.

Nous allons découvrir la Seine, bien moins large qu’à Choisy, avec un lavoir, un ancien moulin à eau.

Nous lançons des cailloux dans l'eau.

Et ce fut le troupeau de moutons rencontré sur la route et la visite aux lapins et aux poussins de Marie-Jeanne. 

LES DÉCOUVERTES A CHOISY 

Que de surprises pour les petits villageois : les escaliers aux innombrables marches de l'école de ville à plusieurs étages ! La cour immense ! Les nombreux cabinets ! Le restaurant scolaire si coquet ! La visite au zoo occupa tout l'après-midi... Ce fut un régal...

Comme on s'aime mieux quand on a vécu ensemble de telles découvertes, de telles “ aventures ”.

Ces rencontres d'une journée nous semblent à la portée de toutes les classes à condition d'avoir choisi des correspondants pas trop éloignés. Vous voyez que les activités sont très simples. Un rien émerveille les petits. Il faut d'ailleurs pour éviter fatigue et excitation ne pas précipiter le déroulement de la rencontre et ménager de grands moments d'activités libres pour que les langues se délient, que l'amitié ait le temps de naître. N'est-ce pas le but essentiel ?


LE VOYAGE-ÉCHANGE AVEC DES GRANDS

(Compte rendu réalisé par Pierre Fort) 

COMMENT PRÉPARER LE VOYAGE DU POINT DE VUE PÉDAGOGIQUE 

Pour préparer le voyage-échange, les élèves sont amenés à écrire de nombreuses lettres : pour retenir les cars, pour solliciter les autorisations nécessaires aux visites d'usines, les visites de musée, etc.

Calcul : Dès le début de l'année le bureau de la coopérative prépare son budget. Apres avoir discuté sur les dépenses ordinaires on arrive à celles du voyage-échange. Il s'agit naturellement de prévisions. Comment irons-nous chez nos correspondants ? Quelles sont les distances approximatives, par voie ferrée, par route ? Dépenses possibles par personne ? Pour la classe ? Dépenses pour les excursions dans notre région ? Dépenses pour la traversée de Paris ? Comment pourra-t-on couvrir ces dépenses ?

Mais lorsque le voyage est bien décidé, on reprend le travail de plus près. Chaix, cartes routières sont mis à contribution. Que d'occasions de calcul vivant !

Pour aller en Andorre, on peut utiliser le car ou la SNCF : il faut donc établir les itinéraires. Par la route, c'est facile : Troyes, Dijon, la vallée du Rhône, Narbonne, Foix, le  Puymaurens, Andorre. Mais il faudra coucher en cours de route, ou, comment et à quel prix ? Par la SNCF, l'un propose Troyes, Dijon (par ou ?), Lyon, Nîmes, Narbonne, Perpignan, etc., un autre Nîmes, Toulouse, et Nîmes, Narbonne, Perpignan, etc., un autre Nîmes, Toulouse, Foix, etc. Y a-t-il un chemin de fer en Andorre ? Que de calculs de distances et que de difficultés pour établir un horaire... Que de changements de trains ! Finalement le passage par Paris, s'il est plus long, s'avère le plus rapide et le plus pratique. On note les horaires, confirmés par la gare de Troyes :

-           départ de Troyes : 16h40,

-           arrivée à Paris : 18h22,

-           départ de Paris : 20h08,

-           arrivée à Toulouse : 3h35,

-           arrivée à l'Hospitalet : 8h35.

Que de calculs : durée de chaque parcours, distance de chaque parcours.

Notre train va-t-il plus vite entre Troyes et Paris qu'entre Paris et Toulouse ? Toulouse et l'Hospitalet ? Chaque calcul fait naître de nouvelles questions. Pourquoi la vitesse est-elle moins grande à la fin du voyage ? On trouve sur le Chaix que de Paris à Toulouse le train n'a que cinq arrêts, alors que de Toulouse à Andorre il s'arrête dans toutes les gares. Un enfant ajoute : “ On est dans les Pyrénées : ça doit monter ! ” Et les calculs continuent... Temps, vitesse, distances... On retrouve les mêmes calculs avec le car pour l'excursion prévue à Reims :  itinéraire, kilométrage, arrêts pour visites, durée des arrêts, temps du voyage en car, temps total, heure du départ à fixer pour être en temps voulu ci Reims. Où déjeune-t-on ? Heure de départ pour le retour, heure de rentrée au village... Viennent ensuite les problèmes de dépenses : évaluation du prix des billets SNCF, calcul de la réduction de 5%... Oui, mais deux élèves peuvent bénéficier de 75% de réduction et Evelyne a droit à un permis de gratuité totale... Alors ? Evaluation des excursions : prix approximatif d'après le kilométrage et le prix du km, dépenses pour les visites, pourboires aux guides, au chauffeur, évaluation de diverses dépenses (assurances spéciales, pharmacie de voyage, films pour la caméra, traversée de Paris, etc.)

Et comment financer ce voyage ? Il faut revenir au budget, établir le bilan de la coopérative, faire l'état des recettes, des dépenses, calculer le prix de revient du voyage-échange, prévoir si nécessaire le montant de la participation des familles, la possibilité d'une veillée avec le concours des correspondants... 

DU POINT DE VUE TECHNIQUE 

Déclarer le voyage à l'Inspecteur primaire (dans tous les cas cette déclaration est nécessaire) ; le déclarer à la Préfecture (ou à l'Inspection Jeunesse et Sports) si le voyage se fait sur plus de 16 jours aller-retour. Dans ce cas, on déclare l'ouverture d'une colonie de vacances à placement familial organisée par l'école ou la coopérative scolaire, Cette déclaration est importante surtout en cas de difficultés au cours du voyage : accident grave, grève de la SNCF…

Un mois avant le départ, faire une demande d'acheminement aller-retour à la SNCF (réservation des places) et établir deux ou trois jours avant le départ, une demande de billet “ Colonie de vacances ”,

-           Préparer les excursions ou visites qui seront faites pendant le séjour des correspondants ; retenir le ou les cars. Si on peut utiliser la SNCF pour aller dans une ville voisine, penser aux billets de réduction à 75% “ Promenade d'enfants ”,

-           Rassembler, avant le départ, les autorisations des parents vous donnant la possibilité d'agir à leur place en cas grave : accident, opération urgente, avoir la liste des dates de vaccinations, celle des numéros d'immatriculation à la sécurité sociale ou des assurances diverses (cultivateurs, artisans),

En cours d'année scolaire, l'assurance scolaire peut suffire pour les accidents qui pourraient arriver. Si le voyage a lieu pendant les vacances, il sera bon de se renseigner pour savoir si la MAE couvrira l'enfant, Il est recommandé de se renseigner à la F.O.L, ou, pour une somme relativement minime, on peut assurer tous les participants au voyage.

-           Visite médicale pour chaque enfant avant le départ.

Ne pas oublier que la coopérative peut solliciter des subventions. Certains en ont reçu de la municipalité, du Conseil général, d'autres de l'Amicale Laïque, de la Jeunesse au Plein Air (peut-être des “ Pupilles de l'école ” ou de “ la Jeunesse et des Sports”). Pour les enfants de cultivateurs, s'adresser aussi à la Mutuelle Agricole...

LE VOYAGE-ÉCHANGE : UN ÉVÉNEMENT DANS LA VIE 

Au cours de 13 voyages-échanges que j’ai pu réaliser avec mes élèves, j'ai constaté chaque fois la joie, l'enthousiasme même des enfants et aussi des parents. Les élèves les plus indépendants deviennent parfois les plus

obéissants. J'ai été étonné de découvrir la serviabilité, la bonne humeur, la curiosité, la bonne conduite de tous mes

élèves, même de ceux qui, au cours de l'année, avaient eu une conduite souvent critiquée en réunion de coopérative.

Des liens de bonne camaraderie se nouent avec les correspondants et s'affirment entre les élèves de la même classe. Les parents sont pris dans l'ambiance du voyage-échange et les adieux sont toujours émouvants. Ceux qui accueillent sont toujours pleins de sollicitude, d'affection pour les “ petits corres ”.  

DES LIENS QUI DURENT 

Certes, des enfants ont cessé de correspondre, Mais tous parlent toujours de leur voyage-échange avec émotion. Certains continuent à échanger lettres et cadeaux, se retrouvent aux vacances, s'invitent à des fêtes de famille. Joseph, orphelin, vint assister au mariage de François, son ancien correspondant. Les parents de celui-ci l'accueillirent pendant les trois semaines de sa permission militaire. Françoise et Jean se sont mariés dix ans après le voyage-échange ou ils avaient fait connaissance ; plus récemment, ce fut le mariage de Jean-Paul et Jacqueline unissant encore la Bretagne à la Cham­pagne.

LA CORRESPONDANCE  A L'ÉCOLE MATERNELLE

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SES BASES 

La correspondance à l'école maternelle repose sur un besoin tout affectif, qui sous-tend l'activité des enfants et celle des adultes qu'ils deviendront : le besoin de communication. “ De 3 à 6 ans (c'est-à-dire à l'âge de l'école maternelle), leur éducation doit être nourrie de sympathie, et les premières relations utilitaires de l'enfant sont des relations humaines, les relations de compréhension, dont les. instruments nécessaires sont des moyens d'expressions (Wallon évolution psychologique) ”.  

La correspondance scolaire représente un de ces moyens d'expression, de communication.

“ On travaille toujours pour quelqu'un ” disait Freinet. Chaque enfant cherche dans l'autre, son propre écho... et il l'imagine avec douceur et précision.  

-Ma correspondante, je la voudrais blonde, avec des nattes et des yeux bleus ”, dit le tendre Jean-Pierre.

-Et moi, ajoute ce conquérant de René... j'en veux trois : une blonde, une brune, et une marron comme toi, Madame.

Que de rêves attendris devant la photo reçue :

-Madame, c'est celle-là que je veux... la plus belle... dis madame, tu me la donnes ? interroge anxieusement Gilbert... Il serre sur son tablier sale et déchiré la photo de la jolie Catherine...

Seul au fond de la classe, il la regarde, lui sourit, le soir, il l'emporte à la maison.  

Laissons au petit le plaisir de tourner et retourner la photo qui concrétise l'Ami, le “ Copain ” ; fixée sur un carton rigide, protégée d'un plastique cristal, elle résistera ainsi à toutes les effusions, car le petit ne voit pas qu'avec les yeux. Il regarde avec les doigts, avec la bouche, avec le nez, avec tous les sens... et l'image de l'être aimé risque fort de se dégrader, sous les flots d'une  intempestive tendresse.  

Cette sympathie pour l'autre, qui est demeurée longtemps chez l'enfant à l'état de confuse participation affective, cesse vers 3 ans pour opérer une discrimination entre les personnes. Elle ne se limite plus au monde des êtres familiers, elle s'adresse à un cercle de plus en plus large. Il y a eu la maîtresse, les camarades qu'on a rencontrés en classe, et voici maintenant ces petits correspondants, lointains, qui n'ont pas besoin d'être présents pour susciter d'émouvants attachements. Dans l'ami “ de loin, loin ”, l'enfant encore tourné vers “ son moi ”, recherche un témoin... il s'y attache d'autant mieux qu'il lui accorde le meilleur de lui-même, et ceci “ soit en raison de ressemblances intuitivement senties d'une communauté de réactions émotives, soit en raison de dispositions complémentaires des siennes qu'il trouve en lui ”.

De toutes façons, la possession de ce compagnon préféré confère à l'enfant un sentiment plus intense de sa propre vie, de celles des autres, et l'émotion que la correspondance procure à nos petits suffirait déjà, à elle seule, à justifier l'entrée de cette technique de travail dans nos classes maternelles.  

Mais elle est bien plus: elle est, comme le dit Freinet “ un levier pédagogique d'une puissance  insoupçonnée ” qui leur donne “ la figure vivante que nous leur désirons ”, car à cet élan émotionnel succédera l'attitude fonctionnelle.  

“ C'est alors que la technique d'échange s'intégrera sûrement, profondément au centre de la vie scolaire ” enracinant ainsi avec elle, profondément, un véritable thème de vie.  

“ L'intention, la préoccupation de connaître, de répondre, de correspondre affecteront le subconscient scolaire de l'enfant. ”

(B.E.M ALZIARY et FREINET)

 

Ainsi naîtra chez eux l'intérêt pour la chose écrite. Très vite ils sentent la raison d'être de l'écriture, l'écriture message technique utilisée par les grands auxquels l'enfant désire intensément s'identifier.  

-Que fais-tu Ruddy (309)?

-J'écris à mon copain.

-Que lui dis-tu ?

-Bonjour, bonjour... des bisous, des bisous... Mon chien Moustique est malade... ”  

Dans son désir de communiquer, négligeant les difficultés techniques de l'écriture et le problème que pose la langue écrite, il se crée “ une écriture autonome ” que longtemps encore, jusqu'au début de la classe des 5 à 6 ans, la maîtresse devra transcrire.  

Peu à peu des analogies isolées surgiront... bientôt, sans “ initiation graphique ” systématique, il abordera l'écriture lisible et bien formée, ce besoin de  correspondance que cultivent les échanges scolaires ayant été “ le moteur de l'expérience tâtonnée ” dans l'apprentissage de la langue écrite.  

Dans nos classes école moderne, cette importante motivation de la lecture est soutenue par la pratique de l'Imprimerie et du Journal scolaire. Si le “ texte manuscrit livré à son propre sort n'est que gribouillage sans signification intuitive ni attirante beauté, il ne prend sa valeur que par sa fonction d'outil, de truchement, pour exprimer un désir, une pensée ”, un message d'amitié.  

Encore faut-il que l'on sente la nécessité d'avoir recours à cet outil. “ Ce but naturel ne peut être que la diffusion, l'extension de la pensée par delà les murs de l'école, plus utilement que dans le cercle restreint de la classe. ”  

Alors, pour nos petits, quelle fierté de voir leur histoire signée, fixée avec majesté sur le papier, multipliée à 20, 30 exemplaires : une pour Maman, une pour Mémé, une pour le petit ami ; un beau paquet ! Et voilà un peu de notre vie qui s'en va par la sacoche du facteur...

-Qu'est-ce qu'il va dire mon correspondant en voyant mon histoire ?

En retour que disent nos amis ?

-Oh ! Je vois... des petits mots... oiseau -chat... Peut-être que le chat a mangé le petit oiseau ?

On veut savoir déchiffrer le message.  

A travers les signes graphiques qui ont servi d'intermédiaire, sans exercices rigides et scolastiques, rien que par une activité “ subtile et permanente ” d'un coup d'œil global l'enfant devine le sens du texte. Ce n'est pas encore là la lecture, mais le processus en est déclenché. Il suffit d'en faciliter l'éclosion et les échanges sont, pour ce processus, source perpétuelle de renouvellement, d'enrichissement. Le cercle des possibilités de communications s'élargit... De la classe, il passe à la famille, au quartier, aux correspondants lointains, à l'équipe des journaux scolaires, au sein de laquelle s'opèrent de fructueux apports. Là, tout naturellement l'enfant trouve matière à satisfaire son besoin de s'exprimer... et il raconte, invente, questionne, dessine, écrit, chante. Il raconte ses espoirs, sa douce amitié... la vie de sa maison, de son quartier.  

-Nous avons transporté hier matin le raisin, dans la camionnette de pépé à la coopérative... ” reçoit-on de nos correspondants du Midi, Gros émoi chez nos petits mineurs :

-Le raisin dans une camionnette, comme du charbon ! C'est pas vrai ça... le raisin, on l'achète chez le marchand dans des petits paquets, chez nous, c'est du charbon dans les camions...!

-On s'interroge, on prend le voisin à témoin.

-Ah non, c'est pas vrai ça ! affirme Jean-Pierre. Ca se peut pas des camions de raisin !

On s'interroge à propos d'une carte postale des corres. Est-ce que le bateau peut couler quand le filet est plein de poissons ? demande un terrien.

-Oh ! Oui, tranche avec aplomb un “ collègue de terroir ”, deux, trois requins là-dedans ! Tu penses le bateau va couler !

-Eh bien ! Demandons aux correspondants !

Et la réponse revient laissant perplexe notre discoureur... 

Peu à peu les enfants arrivent à cesser de considérer leur propre point de vue comme le seul valable. Il s'installe ainsi, pour l'enfant, dans cette coopération avec ses semblables, dans ces échanges avec ce camarade en même temps semblable et différent de lui, une réciprocité de vues ; et cela d'autant plus facilement que l'enfant ne prend pas, avec ce pair, les ménagements qu'il jugerait nécessaires avec les adultes, ou que ceux-ci prendraient avec lui. 

-Si tu n'écris pas mieux, je prendrai un autre correspondant.

-Tu dessines trop de fleurs sur ta lettre... c'est beau mais je ne comprends plus rien au texte...

-Ton histoire est finie ? Qui est tombé à l'eau ? Toi ou ton frère ? 

Avec la nécessité de se faire comprendre des autres, naît un besoin d'ajustement du langage à la pensée, de confrontation de l'expression de cette dernière avec la réalité mentale qu'elle désire traduire, et le désir de satisfaire et de se dépasser donne à l'effort son véritable sens.  

Les correspondants ont posé des questions, il faut répondre, s'enquérir, prendre conscience de son milieu, et à 5 ans, à 6 ans, les habitudes de vie, de pensée masquent déjà aux individus les réalités quotidiennes. Pour répondre aux correspondants, il nous a fallu, à nous, enfants des mines, ouvrir les yeux sur notre paysage, sur les terrils que l'on croyait “ faits de charbon ”  et “ au sein duquel travaillaient les mineurs ”. Il a fallu interroger les papas, aller “ sur le carreau de la fosse ”, assister “ à la remonte ”, “   à la descente ”, sentir ce joyeux déclic intérieur que provoque le salut du père qui sort de la cage : “ Jour m'intiot ! ” et en même temps rester cloué au sol, à l'apparition inaccoutumée de cette tête si noire qu'on n'en reconnaît plus les traits pourtant familiers... Ainsi c'est là que sont les papas ?  

-Comment écrase-t-on le charbon pour faire les boulets ? Demande “ la Côte ”.

-Qu'est-ce que le chalut ? A quoi sert la boule de lumière que vous nous avez envoyée ?

-Les enfants vont-ils voir les papas dans la fosse ?

-Est-ce que les papas peuvent écrire aux enfants en mer ?

L'humour ne perd pas ses droits :

-Est-ce que les poissons-scies ne coupent pas les filets ?  

Un jour, nos correspondants de Perpignan nous envoyèrent un hippocampe. Il entra chez nous, apportant avec lui tout le mystère de la mer, la mer que beaucoup n'avaient jamais vue, qu'ils n'avaient que “ rêvée ”, dont le chant emplissait le gros coquillage que nous possédons. Il est des mots qui font surgir le rêve :  

“ Enroulés autour de leurs herbes les hippocampes frissonnent ”, disait la légende de la photographie du joli livre de la mer, sur le mystérieux petit cheval de mer... Le monde de la rêverie d'enfance est grand : l'enfant voit grand, l'enfant voit beau. Alors surgit le monde de la mer, un monde accueillant, généreux, pour l'enfant venu d'en haut :

Et l'enfant va se réchauffer au feu des hippocampes, ils vont le prendre par la main, l'emmener chez eux. Le feu est rouge !... Comme il est rouge !

-Il chauffe l'enfant de la mer et l'enfant de la mer aura chaud...

-Et les hippocampes diront :

-Quelle chance d'avoir un enfant de la terre !

-Ils habillent l'enfant en hippocampe et l'enfant de la terre frissonne. C'est un enfant hippocampe ! 

Garderons-nous uniquement pour nous la clef de ce royaume enchanté ? Il faut communiquer aux amis, illustrer, et l'œuvre collective naît, riche du dynamisme et du rêve de chacun...

Il n'y a pas que le rêve qui intéresse l'enfant, souvent il se révèle “ préoccupé par les éléments naturels et journaliers de sa vie neuve ” :  

-Salut les correspondants.

Lutteur est revenu !

Vous savez Lutteur B, le cheval de Jonquières d'Oriola, celui qui a gagné la médaille de Tokyo, il est de Perpignan !

-Voici sa photo...

-Avez-vous vu Lutteur à la télé ?

Le jour de son arrivée, il y a eu la fête.

On avait fait un gros gâteau. Ce gâteau était en fer à cheval, avec des choux à la crème... et les choux c'étaient des clous de fer, le fer était aussi grand qu'une table ! ...

Le Monsieur a eu un fer à cheval en or de 200 g ! ...  

Un gros gâteau ! Un fer à cheval en or ? ….200g ! ...C’est  quoi 200 g en or ? ... Les yeux s'ouvrent grands comme des soucoupes sur les richesses entrevues...  

Peu à peu l'univers des enfants s'élargit... il connaît la peine et les joies des hommes, il entre dans un autre univers que celui du monde coutumier, augmentant  considérablement son expérience sociale.  

Souvent avec sa joie communicative, l'enfant entraîne les parents dans son sillage. Que de fois le caillou fossile, “ la fleur du charbon ” remontée au jour dans la “musette ” d'un papa mineur, est allée porter l'amitié, dans un autre monde ouvrier... Parfois c'est un gros gâteau qu'une maman généreuse a confectionné à l'intention des amis de son petit.  

-Que de choses à compter, à peser pour préparer le colis. Il ne doit pas peser plus de 3 kg s'il voyage par la poste et la somme de ses trois dimensions ne doit pas dépasser 90 cm.

Que de tâtonnements ! Voilà c'est fait, le colis pèse 3

kg... Maintenant il faut l'empaqueter... Pesons-le à nouveau... Etonnement, il est trop lourd ! Ajouter, retirer encore, ajouter de nouveau... Nées de l'action, les expressions mathématiques prennent leur véritable sens.

Pour les dimensions une ficelle fixée au tableau indique la longueur à ne pas dépasser. Avec une autre ficelle, on reporte bout à bout chacune des trois dimensions... Ce n'est pas si facile pour nos petits encore malhabiles...

Les échanges portent en eux de nombreuses occasions de calcul.

-Comparaisons des groupes d'enfants dans chaque classe, notion d'appariement.

-Inventaire des colis, partages qu'ils nécessitent, affranchissement,

-Tracé du plan de l'école qui aide l'enfant à se situer dans son espace habituel : classe-école,

-Echange de calendriers, avec les annotations météorologiques, relevé des jours de pluie, de soleil, qui permet des comparaisons entre le climat de la côte et le climat de l'intérieur, entre celui du Nord et celui du Midi... premières sensibilisations à la géographie,

-échange de produits régionaux,

-échanges de créations mathématiques, confrontations d'expériences.  

Le domaine est  extrêmement complexe à exploiter.  

Source de richesses pour les enfants, les échanges scolaires sont pour les maîtresses l'occasion d'une coopération active dont on aperçoit immédiatement le bénéfice pédagogique et moral... Il n'y a pas qu' échange pédagogique... il y a échange de sympathie, de  communication... l'éducatrice ne se sent plus seule. D'autres qu'elles affrontent les mêmes difficultés. Ensemble il est plus facile de les vaincre. Ainsi s'établissent de solides liens d'amitié basés sur la véritable fraternité : celle du travail.

bem50-530008.JPG (14493 bytes)Un album de l'école de Villeneuve (Aube) pour l'école de Bouvacôte (Isère)

COMMENT CORRESPONDRE 

Pour le choix du correspondant et la présentation de la classe, se reporter au chapitre donné pour le “primaire ”. Les procédés sont les mêmes. 

POUR AMORCER LA CORRESPONDANCE 

Voilà maîtresses et enfants en présence les uns des autres.  

Qui aura la responsabilité du premier envoi ? Souvent la plus “ chevronnée ” ou la plus “ décidée ” propose les mariages.  

Il est bon d'avoir affiché dans sa classe, la liste des couples de correspondants. Il arrive qu'une lettre, qu'un objet reçu ne porte que la mention “ de... Jacky ” par exemple, sans indiquer : “ pour... un tel ”. Cette liste est d'autant plus nécessaire que les enfants sont jeunes, mais elle a encore sa place au début de l'année chez les 5 à 6 ans qui peuvent parfois avoir oublié dans les premières semaines le nom de leur correspondant... Alors la distribution se complique, une erreur est commise, la réparation en est délicate...  

Il m'est arrivé, dans les débuts de la correspondance, de m'apercevoir, après quelques instants, que j'avais indûment attribué un objet (à l'adresse incomplètement libellée) à un enfant. Déjà, celui-ci, heureux, se l'était approprié. Déjà il rêvait de l'emporter chez lui, et voilà que brusquement il fallait le lui reprendre. Toute joie cessait... quelquefois même il y avait des pleurs. La belle journée était gâchée. D'où le soin tout particulier qu'il faut apporter aux envois afin d'éviter de pareilles déceptions.  

QUELS SERONT CES ENVOIS ? QUEL EN SERA LE RYTHME ? 

En général, pour les 5 à 6 ans, l'envoi comporte :

-2 à 3 textes imprimés par semaine et quelques dépliants,

-une lettre collective, des lettres individuelles tous les 15 jours (on peut joindre selon les possibilités, des dessins, des albums...).,

-1 colis par mois et le journal scolaire (pour le journal, certaines écoles l'éditent mensuellement, d'autres 2 fois par trimestre).  

Ce cadre ne comporte aucune rigidité. Nécessaire au début pour donner à la correspondance une certaine régularité, très vite dans les classes “ qui échangent” au vrai sens du terme, le rythme s'accélère... Je me souviens d'une correspondance, d'une “bonne correspondance” au rythme jamais interrompu, celle qui procure aux maîtresses et aux enfants la joie profonde du compagnonnage.  

Ma collègue m'avait annoncé avoir un instant espéré une chute de rythme, pas de colis avant les vacances de février. Un peu fatiguée, elle aurait aimé souffler un peu. “ Hélas, ajoutait-elle avec un rire consentant, le colis est arrivé... Impossible de remettre la réponse à plus tard... Ils m'ont tirée ”. Infatigables, ils se sont mis à confectionner des masques, des mirlitons, à coller, à agrafer dans une joyeuse atmosphère de travail et de générosité. Donc un rythme certes, mais un rythme souple. Ne nous laissons pas enfermer dans le systématique. La vie se charge bien souvent de faire éclater les cadres trop rigides.  

QUE CONTIENDRA LE PREMIER ENVOI ? 

Outre les cartes d'identités, peut-être :

-une photo de l'école, une lettre collective rédigée sous la dictée des petits :

Je me souviens d'un message vraiment simple, empreint de toute la fraîcheur enfantine.

-Bonjour tous ! Nous vous embrassons.

Suivait une longue liste de signatures maladroites, mais parfois fièrement paraphées.

-une liste imprimée des prénoms des correspondants accompagnait la lettre collective.

Immédiatement nous établissons la nôtre, et ce simple échange se révèle riche de possibilités. Chacun identifiera, quand il le peut, un nom pareil au sien :

-Tiens, il y avait 3 Didier chez nous, 2 Catherine chez eux. Mais pas de Djelloul.

Le deuxième envoi sera consacré peut-être plus longuement aux présentations individuelles, plus ou moins brèves, à des essais de lettres individuelles.  

Pour les petits, il s'agit de gribouillis, mais le sérieux avec lequel ils essaient d'imiter de façon toute personnelle, l'écriture de la maîtresse qui a traduit leur message, atteste pour eux l'authenticité de cette activité. De plus, les maîtresses qui ont la chance de posséder un magnétophone, pallieront efficacement l'insuffisance motrice de cet âge, par la bande magnétique qui possède le merveilleux pouvoir de recréer la voix de l'Ami.  

Chez les 4 à 5, et les 5 à 6, la présentation sera donc : écrite et orale.

-Ecrite : La maîtresse transcrit sous la dictée de l'enfant, soit la lettre individuelle, qu'il reproduit selon ses possibilités, soit la lettre collective.

Petit à petit l'enfant se constitue un bagage de mots pour la correspondance qu'il peut retrouver à volonté dans le dossier, destiné à cet effet (cher ami cher correspondant -chère amie -chère correspondante – je t'embrasse -je t'envoie j'ai reçu... etc.) A la fin de l'année quelques-uns sont capables d'élaborer presque seuls une partie de leur lettre individuelle.

-Orale: (pour “ les échanges sonores” voir le chapitre spécial dans la partie primaire).  

La lettre collective condense souvent un moment de vie de la classe, un événement qu'on fête, des réponses à des questions.  

Des documents peuvent être joints à l'envoi.  

Nous avons adopté un moment la présentation de la bande géante sur l'envers d'un rouleau de papier peint qui en se déroulant provoquait la joie des petits. Pourtant, il semble que la lettre collective rédigée sur feuille séparée de 30 X 55 env. c'est-à-dire la moitié d'une feuille de Canson, permet une présentation en album, plus pratique que la lettre roulée.  

Dans chaque envoi la maîtresse a sa part. Elle y trouvera non seulement les missives d'amitié, mais aussi des explications honnêtes sur la genèse du travail présenté.  

J'ai connu une jeune maîtresse de C.P. découragée par une correspondance avec un autre C.P. qui lui envoyait quantité de textes libres et de poèmes. Pensant que ces textes étaient entièrement élaborés par les enfants, elle trouvait ses élèves - qui venaient pourtant seuls à bout de leur correspondance individuelle, - vraiment insuffisants. Renseignements pris, le travail était tout différent... Les enfants parlaient, le maître écrivait le message, ils recopiaient. Les correspondants éprouvaient toutefois grand plaisir à lire les écrits reçus... Non commenté, ce travail faisait naître chez la jeune maîtresse qui le recevait, un déprimant complexe d'infériorité. Il en est ainsi pour beaucoup de réalisations que quelques explications rendraient souvent plus accessibles aux jeunes et aux moins jeunes qui désirent comprendre. 

COMMENT ET QUAND EXPLOITER UN ENVOI DES CORRESPONDANTS

QUAND RÉPONDRE, QUAND FAIRE CES LETTRES ? 

-Longtemps, j'ai adopté dans un large cadre de vie sécurisant, la journée “ correspondance ” tous les 15 jours. Des collègues trouvaient également ce système convenable. Ayant déterminé avec ma correspondante le jour de nos envois respectifs, nous essayions d'en respecter la régularité.

L'arrivée d'un colis provoque un tel enthousiasme qu'il serait dommage de ne pas en exploiter sur le champ les immenses possibilités.

-La journée se révèle ainsi bien remplie... mais fatigante pour les maîtresses dont l'effectif dépasse 25 élèves.

-La rédaction des lettres en particulier exige de l'éducatrice une grande disponibilité. “Ce n'est plus la prose officielle adulte et pédagogique. C'est l'âme de l'enfant, c'est tout un charme, neuf, confiant et intrépide qui s'impose à nous. ”  

Il faut temps et patience pour que s'ouvre la fleur et se libère la rêverie. “ Elle révèle la fois son objet et le rêveur. ” Un mouvement d'humeur (vous le concéderez volontiers il la maîtresse débordée) et le cristal se fèle. Alors, naissent ces lettres pauvres, dont l'indigence ne trompe personne, pas même leur auteur, qui, laissé sur le déprimant sentiment de l'échec, risque désillusion, lassitude et régression. Aussi, tout en gardant un jour pour la correspondance, réservé à grouper tous les envois de la quinzaine, à résoudre les problèmes que cet envoi soulève, il semble préférable de laisser l'enfant, tout au long des jours, dédier à son correspondant le texte ou le poème qu'il a “ rêvé ” pour lui. Le jour de correspondance est réservé aux lettres, mais aussi aux dessins, surtout pour les plus jeunes. Il faut choisir, parmi les travaux achevés, la “ belle œuvre ”, celle qui fera honneur au destinataire et à l'expéditeur, et cette rétrospective ne va pas sans inquiétude. Pas d'insuffisance devant l'ami lointain. Rien que des réussites. Sans indulgence, il faut choisir, élaguer...  

-Je mets ça ? interroge Ruddy (4 ans), qui classe son dossier (il montre un travail inachevé et bâclé...)

-Qu'en penses-tu ?

Mimique hésitante de celui qui connaît la réponse mais ne veut pas en convenir...

-Alors ?

-Je jette, dit-il, en chiffonnant avec courage l'œuvre qu'il reconnaît indigne de lui-même et de son ami.  

“ Le jugement de leurs pairs pèse inconsciemment, incorruptiblement sur leur œuvre en cours. Par l'échange celui qui réalise, qu'il soit groupe ou individualité, veut satisfaire et surtout dépasser. C'est de la meilleure émulation. La volonté y retrouve son moteur foncièrement sentimental. L'effort prend son véritable sens et ce n'est pas parce qu'il est sollicité, voulu, joyeux, qu'il n'existe pas... ” (ALZIARY et C. FREINET). 

FAUT-IL GARDER TRACE DE LA CORRESPONDANCE ? 

Certes oui.

Les lettres collectives sur papier format demi-Canson, comme nous l'avons indiqué plus haut, permettent la constitution du livre d'or de la correspondance. Quelques dessins reçus, quelques jolies lettres, en encart, des dépliants, donneront à nos visiteurs la physionomie de nos échanges.

Les lettres individuelles reçues, les dessins échangés d'enfant à enfant seront conservés dans une chemise réservée à cet effet. On peut aussi en vue de conserver le double de la lettre, préparer et laisser à la disposition des enfants des feuilles doubles séparées par un papier carbone. L'original est envoyé, le calque demeure comme trace de travail. Certains collègues trouvent ce procédé inutile. Peut-être quand il s'agit de personnes chevronnées, sachant justifier leur manière de faire, mais pour nos jeunes camarades, c'est un moyen de garder la preuve matérielle d'un travail dont l'efficacité pourrait être contestée par simple manque de preuves et aussi d'évaluer par un rapide coup d'œil rétrospectif, l'évolution de la ligne de l'intérêt de chaque enfant et les progrès accomplis.

Sur la chemise Correspondance, il est bon d'écrire en lettre soignée, l'inscription qui doit figurer sur chaque envoi personnel. Exemple : De Pascale pour Sophie.

Il est indispensable que ce libellé figure sur toute expédition afin de faciliter, et la distribution lors de l'arrivée d'un paquet ou d'un colis et la tâche de la maîtresse.  

L'ENVOI DES COLIS : 

Nous avons parlé de la lettre collective, des lettres individuelles, voyons le colis.  

Les envois personnels seront groupés, envoyés collectivement ; cela évite les déceptions. Il faut veiller à ce que chaque enfant ait sa part et parfois aider d'une main habile dès l'ouverture du colis, à répartir les envois de façon équitable... Mais attention, à partir du moment où l'enfant reconnaît son nom et celui du correspondant, et ce moment arrive très vite, il n'est plus question d'opérer de substitution. Aussi pour parer à toute éventualité désagréable, il est préférable de bien vérifier au départ si chaque correspondant trouvera sa part... car rien n'est plus décevant pour un enfant que d'assister à la joie générale sans pouvoir y participer.

Si un enfant est malade, signalons-le à son correspondant. Ce peut être un enfant qui accepte de travailler pour l'absent, ce peut être aussi un mot de la maîtresse... le destinataire n'en sera que plus fier, et sa déception adoucie.

COMMENT CONSTITUER LE COLIS : 

Pour les mêmes raisons que celles qui nous ont amenés à constituer au jour le jour, l'envoi des lettres et des poèmes, nous disposerons dans un coin réservé à la correspondance une boîte ou une corbeille dans laquelle chacun dépose ses trésors.  

Quelle diversité ! Cela va des menus jouets que l'on abandonne à l'amitié, au “ nounours ” tendrement aimé que l'on a équipé pour le voyage, en passant par le biscuit, le joli bouton de nacre et la fleur à peine entrouverte emmaillotée soigneusement de coton humidifié.

De Bretagne, il nous arriva, en mars, une fleur rouge inconnue au pays des terrils.

-Qu'est-ce que c'est Madame ?

-C'est pas écrit sur le papier ?

-Si, c'est un camélia !

-Camélia ! Camélia ! répète Claudine, c'est joli comme une chanson… 

Un rien, un camélia, cela suffit à donner de la joie !

Ce n'est que cela la correspondance ?

-Oui, dit une camarade, Yveline Antoine. Au départ, un échange de menus riens, mais bientôt les colis iront s'enrichissant. A l'envoi de coquillages rapportés de la mer par une petite   correspondante : palourdes, couteaux, coques, peignes, coquilles St- Jacques que nous apprenons à distinguer, nous répondrons par un colis de cailloux... les cailloux ramassés au bord du chemin. Ainsi nous connaîtrons mieux les minéraux de notre région...

-Maîtresse, c'est quoi ?

-C'est un granit, regarde on y voit briller les paillettes de mica.

-Et celui-là maîtresse ? un schiste tout gris...

-Et celui-là qui fait du feu ? Peut-être un silex... nous ne savons pas, nous chercherons.

-Oh ! maîtresse, regarde le beau que mon pépère m'a donné pour le colis!

Isabelle me tend un morceau de quartz améthyste.

Voilà les échanges qui  prennent un intérêt... et tout au long de l'année c'est ainsi qu'on apprend à connaître le village ou le quartier de ses correspondants, à mieux connaître la physionomie, les ressources et la vie de son propre village... 

Les jours de fête nous enrichissons les colis d'objets pour le sapin de Noël, la table du réveillon, chapeaux et cotillons, masques, pâtisseries du pays, gaufres du Nord, œillets provençaux, crêpes bretonnes, tourons catalans...  

Parfois notre colis s'alourdit des gâteaux qu'une maman généreuse a confectionnés pour les correspondants car les parents ne peuvent demeurer sourds à la joie et à l'intérêt que manifestent si spontanément les enfants lorsqu'ils emportent chez eux les cadeaux reçus...

-Madame, qu'est-ce que c'est que ce “ pondant ” dont parle toujours Freddy ? 

Il faut expliquer... et souvent freiner les parents dont l'élan généreux risque de frustrer l'enfant du plaisir de donner et du bénéfice moral qui en découle. A cet âge, la séparation même volontaire, de la vieille poupée, unijambiste mais compagne préférée de jeux, coûte bien plus que le simple don d'un jouet neuf acheté par la mère et qui n'a demandé aucun sacrifice.  

Conserver chaque jour pour le correspondant, comme le faisait Jean-Claude, la friandise du matin donnée par la mère, c'est ce qu'on appelle l'éducation morale par l'action ”.  

Cette collaboration des parents à la correspondance, resserre les liens d'amitié qui naissent autour de l'école les familiers de l'enfant, et de cela aussi il demeure le grand bénéficiaire.

LE VOYAGE CHEZ LES CORRESPONDANTS 

C'est surtout le voyage chez les correspondants qui permet aux parents, une pleine participation. Le voyage représente vraiment le complément idéal de la correspondance. Ceci suppose, bien sûr, des localités qui ne sont guère distantes de plus de 180 km . Nos enfants sont jeunes, et le bénéfice d'une telle expédition serait vite annulé par la fatigue qu'elle occasionnerait à des organismes encore fragiles.  

Découvrir “en vrai” le correspondant qu'on a jusqu'ici imaginé, déclenche chez nos petits une grande émotion. Je me souviens d'un voyage à Loon-Plage chez Gisèle Devulder à quelque 100km de chez nous, avec les 5 à 6 ans.  

A 7 heures du matin, chacun, chargé de présents, s'était fièrement installé, sous l'œil un peu angoissé des mamans. Je m'enquiers si les consignes alimentaires données la veille ont été respectées... Nous compléterons en cours de route par des biscuits et des raisins secs, de l'eau...

Ceci pour éviter “ le mal d'auto” qui rend les voyages collectifs bien désagréables.

Un dernier au revoir, nous voilà partis... pour le bout du monde semble-t-il.

-Dis Madame, on est loin loin ! ... Et voilà les moulins flamands, les prairies grasses... Dunkerque, le port, les bateaux... et enfin l'école des correspondants.

Les enfants se regardent, essaient de se reconnaître : “ Voilà Didier -Voici Jean-Pierre ”.

Deux à deux on se regarde, on s'évalue, on échange des cadeaux. Là-bas, Jean-Pierre a emmené Muriel. Assis sur le petit mur, ils se considèrent avec plaisir... et voilà que le garçon passe son bras autour du cou de la petite fille et déclare plein d'admiration :

-C'est vrai Muriel que t'es “bellotte” !

Elle sourit. Deux admirables fossettes creusent ses joues rondes. Comme les choses sont simples dans le monde des enfants...

Et nous entrons en classe. Il faut tout montrer, tout donner. C'est formidable une journée de classe, avec son correspondant. Monsieur le Maire nous honore de sa visite. Le journaliste du pays également.

L'après-midi, nous allons voir la mer. Grisés par l'étendue de l'espace que leur offrent les dunes, les voilà lâchés...

C'est une course folle. Rien ne les arrête... Courir ne suffit pas, il faut toucher, sentir le sable. C'est des terrils de sable. Et volent les chaussures, et volent les chaussettes. On s'élance pour glisser, pour pirouetter et “ Zou” crie René...

Un moment nous nous affolons. Chacun retrouvera-t-il de quoi rentrer, décemment chaussé ?

-Le sable était chaud... On s'asseyait dessus, on glissait, on faisait les feuilles mortes, on roulait sur le ventre, c'était doux, c'était chaud, raconte Muriel. Au sommet d'une dune, la mer apparaît... et loin loin dans la mer grande, il est passé un bateau... petit... petit.

-Je n'avais jamais vu la mer, dit Antoine. Quand je l'ai vue sauter, avancer, sauter, avancer encore, j'ai cru qu'elle allait m'avaler...

Le temps passe trop vite. Il faut encore permettre aux mamans de nous gâter...

René avec regret quitte la plage.

-Dans le sable humide, je me suis enfoncé jusqu'aux mollets... Dans le sable humide, j'ai laissé mes empreintes.

Et voici le car. Emues, les mamans assistent au départ. Les petites mains s'agitent... Nous reprenons le chemin du retour. Pendant quelques kilomètres, on chante encore, peu à peu le silence s'établit... Bientôt tout le monde dort, ivre de soleil, de course folle et d'amitié.

Dix minutes avant l'arrivée, je réveille tout le monde :

-Allez les enfants, montrez que vous êtes grands... Un peu d'eau fraîche sur la figure, un coup de peigne. Voilà, chacun est impeccable.

-Bonjour Maman... Regarde ce que j'ai eu de mon correspondant.

Les mamans s'extasient. On voudrait pouvoir “ rendre” tout de suite... Quand viennent-ils ?

Vous nous avertissez Madame ? ... 

Alors vint le voyage-retour. Cette fois les parents accompagnaient les enfants...  

Certaines de nos familles avaient montré de la réticence à accepter chez eux une famille étrangère. Les liens entre adultes ne sont pas aussi simples qu'entre enfants. Il avait donc été décidé que les parents prendraient leur repas dans le préau de l'école aménagé à cet effet, et que ceux de Liévin viendraient les chercher, au moment du dessert et du café.

L'autobus arriva le matin à l'école. Nos parents attendaient endimanchés. Les enfants se reconnurent et servirent de liens. Une conversation, des plus banales, lourde de silences s'engagea... avec tout ce sel et cette poésie involontaire dont parle Eluard qui « si imparfaite, si grossière soit-elle, est faite de rapports entre la vie et le monde, entre le rêve et l'amour, entre l'amour et la nécessité... et engendre notre émotion ».

-Bonjour Madame. Que fait votre mari ?

-Le mien est mineur.

-Et vous, combien d'enfants ? (Paradoxalement, j'ai l'impression que j'assiste à une parodie des  conversations d'enfants).

Soudain, le “guindé” de la situation s'évanouit... la vie reprend ses droits... une réponse en patois fuse à travers la conversation.

-Madame y parle patois... Je l'emmène à l'maison !

Les mots disent le monde et les mots disent l' homme !...

L'après-midi, l'autobus emmena les familles au carnaval d'été... Le soir, on se quitte ayant promis de se revoir. 

C'était il y a trois ans. Des familles correspondent encore et passent plusieurs jours de vacances ensemble, chaque année...  

Il y aurait de nombreux témoignages à citer. Ecoutons les enfants de Grand-Fort-Philippe relatant leur voyage à Hazebrouck... 

Quand nous sommes arrivés, les correspondants regardaient à la barrière.

C'était une belle petite école, avec des waters bleus. Elle était propre, petite et belle.

Ils avaient laissé des portemanteaux pour nous... Des pigeons s'envolaient sur le toit de l'école.

Toutes les correspondantes étaient belles.

Tous les papas et les mamans des correspondants étaient là (les mamans avaient fait 20 gâteaux pour nous).

Nous avons mangé dehors ; il faisait beau temps.

On a bien mangé... de la soupe de tomates, des carottes râpées, des gâteaux...

Nous sommes allés au jardin public...

Il faut voir le bel album qui raconte le voyage, les cygnes, le renard, les beaux arbres, les moulins, et le voyage retour des parents d'Hazebrouck.

-Nous on jouait, dit un enfant... Mon père et ma mère racontaient des histoires avec le père et la mère de Maryse...

L'heure du départ arrive trop vite...

-Quel dommage de ne pas vous avoir invités à dîner... (le repas a eu lieu à l'école).

-Vous êtes comme nous...

-C'est une chance de se connaître...

-Tous les jours, ils sont douze à table, avec nous ça faisait 17.

-Aux congés payés, on trouvera une voiture et on viendra chez vous... Oui, oui, j'ai votre adresse...

Et, se tournant vers la maîtresse :

-Vous savez Madame Lescieux, ça ! ça nous civilise un peu !

-…Ca nous civilise un peu.

Ainsi sont mis à jour, dans la complexité des problèmes essentiels, les chemins de simplicité et de clarté sur lesquels peuvent alors s'engager tous ceux qui œuvrent humblement pour une meilleure humanité.  

Les voyages-échanges de plusieurs jours ne sont guère possibles, je crois, avec les petits de la Maternelle. Trop de problèmes se posent à cet âge, où la privation même temporaire de la mère et du milieu familial risque de provoquer des troubles durables.

EN CONCLUSION 

La correspondance scolaire, chez les petits comme chez les grands, élargit considérablement les possibilités que peut offrir actuellement l'école à nos enfants.  

Outre l'émotion que cette correspondance procure aux enfants, elle est source profonde de motivations :

-Motivation d'expression sous toutes ses formes.

-Motivation de l'imprimerie, du journal scolaire, elle permet de déclencher chez l'enfant, le processus de la lecture qui prend ici son véritable rôle d'outil de communication.

-Motivation d'échanges, de découvertes, confrontation d'expériences, elle élargit le champ des connaissances nées de la vie de classe qui demeure, qu'on le veuille ou non, très souvent un cadre fermé.

-Prise de conscience du monde coutumier, et révélation d'un autre univers, c'est un élargissement considérable du domaine social enfantin.

-Enfin, sur la trame de la correspondance, se tisse jour par jour le livre de vie de la classe. Riche et authentique, un véritable thème de vie vient s'y broder. L'enseignement n'est plus axé sur la théorie intellectuelle et scolastique mais sur le travail et la vie.  

La culture moderne a produit un décalage dangereux entre la vie et la pensée, un hiatus dans le processus d'évolution de l'organisme individuel et social. Il faut que nous trouvions à l'école des solutions qui s'appuient sur le présent réel. La correspondance scolaire est un des éléments majeurs d'une pédagogie ouverte sur le monde et sur la vie, susceptible de donner un sens nouveau à la culture dont l'école à tous les degrés doit asseoir et préparer l'éclosion.

LA CORRESPONDANCE SCOLAIRE INTERNATIONALE

PAR L'ESPÉRANTO

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SES FONDEMENTS 

Outre qu'il peut être utile et qu'il est toujours agréable d'avoir des correspondances dans les pays éloignés, c'est une excellente précaution contre l'empire des préjugés nationaux, qui nous attaquent toute la vie, ont tôt ou tard quelque prise sur nous. Rien n'est plus propre à leur ôter cette prise que le commerce désintéressé de gens sensés qu'on estime, lesquels, n'ayant point ces préjugés et les combattant par les leurs, nous donnent les moyens (...) de nous garantir ainsi de tous.

J.J. Rousseau

“ Emile ”. 

La Correspondance Scolaire Internationale par l'Espéranto (CSIE) a précédé le mouvement de “ L'Imprimerie à l'Ecole ” créé par Freinet en 1924.

On comprendra alors que les pionniers de la CSIE aient été parmi les premiers adhérents et les artisans les plus convaincus des techniques Freinet.

Ainsi, dès le départ, “ L'Imprimerie à l'Ecole ” et l'espéranto ont été intimement liés.

Depuis lors, il n'est pas une manifestation pédago-espérantiste (“ Ecole d'Eté ”, Séminaire International) qui ne consacre une séance d'information aux techniques Freinet, et pas un congrès ICEM où on ne présente des résultats concrets sur le plan des échanges internationaux. L'intérêt que nos élèves portent aux enfants étrangers est évident. Preuve en est le succès des BT comme Ernie, enfant d'Australie ; Taro, enfant japonais.

Pour peu qu'on les y incite, ils éprouveront vite le besoin de sortir des frontières et d'élargir leur horizon.

Mais il reste à trouver le moyen de satisfaire ce désir. Nous n'excluons pas la possibilité d'utiliser les langues nationales (anglais, espagnol, russe). Mais l'intérêt de l'espéranto coule de source.

La langue internationale permet d'étendre le réseau des relations dans le monde entier.

Personne, à l'ICEM, ne doute de la nécessité impérative de créer chez l'enfant d'aujourd'hui une conscience internationale et ce, dès l'école primaire.  

Mais dans la pratique, comment atteindre ce but ?

Disons tout de suite que, sauf exception, les enfants ne connaissent pas un mot d'espéranto et qu'il n'est pas question, au départ tout au moins, de le leur apprendre.  

Par contre, il est indispensable que le maître en ait une connaissance suffisante, par c'est lui qui présidera aux échanges et fera office de traducteur.

Il devra :

-se mettre en rapport avec la commission espéranto de l'ICEM,

-suivre le cours coopératif et gratuit d'espéranto (20 leçons réparties sur 20 semaines),

-passer tout de suite à la correspondance personnelle, pour faire lui-même sa propre expérience et prouver les joies des échanges.

On ne peut prétendre guider les autres que si l'on est à a fois pleinement convaincu du but poursuivi et que si l'on domine son sujet. Au bout d'un an, on peut lors penser introduire la CSIE dans sa classe.  

Pour trouver des correspondants, on peut s'adresser à un organisme habilité ou passer une annonce dans une revue espérantiste. Mais c'est assez aléatoire.

Voici ce que nous conseillons, et qui est beaucoup plus efficace : il faut se créer un réseau de correspondants personnels que l'on recherche parmi des collègues de pays différents. On en vient vite à parler du métier et à éveiller la curiosité pour nos méthodes.  

Le climat est alors créé et ces collègues sont réceptifs à l'idée de faire pratiquer les échanges de classe à classe.  

SES MOYENS 

Ce sont à peu près les mêmes que pour la correspondance scolaire nationale.  

Cependant, on ne peut mettre le “Journal Scolaire ” au centre de ces échanges. Non seulement nos collègues étrangers n'en possèdent pas (sauf exception), mais de plus n'en ont jamais entendu parler !  

Deux conditions semblent indispensables pour réussir : régularité des échanges (rythme mensuel par exemple), une certaine unité (mais non uniformité) dans le mode d'échanges :  

1°) LE PETIT ALBUM :  

Il s'agit de présenter sous forme de planche, un sujet précis et simple.

Ex. : l'olivier.

Sur une feuille double 21 X 27 (ce qui donne 42 X 27) disposer :

-une branche d'olivier,

-une photo représentant l'arbre tout entier,

-une carte montrant la limite de la culture de l'olivier,

-un timbre relatif à la paix, avec rameau d'olivier,

-la traduction d'un court texte d'élève,

-des explications sommaires,

-des linos.  

On peut préparer une, deux, trois feuilles identiques suivant le nombre de ses correspondants, ce qui ne nécessite guère plus de temps.  

Ce genre d'échange est tout il fait accessible aux collègues étrangers qui sauront vous imiter quand vous leur aurez “ donné le ton ” et des instructions quant au rythme et à la méthode.  

Le procédé est simple et à la portée de tous. On peut d'ailleurs l'assouplir :

-en utilisant deux feuilles identiques (42 X 27) si on juge qu'une ne suffit pas,

-ou inversement, en traitant deux très courts sujets sur la même feuille,

-ou en la destinant à des textes libres très illustrés.

Ce procédé a également le gros avantage de se prêter à l'exposition, sur les murs de la classe.

Ce sera le pivot de la correspondance internationale, tout comme le journal scolaire est le pivot de la correspondance nationale. Tout le reste viendra en annexe, en supplément.

Noter que les sujets de monographie ne manquent pas. S'il était nécessaire, la liste des BT pourrait en fournir.

L'école de Balaruc-les-Bains (Hérault) a eu un jour la surprise de voir reproduits dans un grand quotidien japonais des documents, et plus spécialement des dessins, adressés à une école correspondante à la suite d'une interview faite par un journaliste ! On devine la fierté de ceux qui y avaient contribué... ainsi que de leurs parents !

Quelques sujets possibles :

-Un Français célèbre : Pasteur.

-Paris.

-Métamorphoses du ver à soie.

-Les timbres qui viennent de paraître.

-etc., etc.

Recommandation essentielle : donner le pas à l'illustration. Se limiter à un résumé en espéranto ou à une légende.  

2°) LE JOURNAL SCOLAIRE 

Ne pas attendre de réciprocité. Néanmoins le journal sera un appoint intéressant. II comprendra :

a)une page internationale en espéranto, à l'intention des correspondants. Ce sera :

-un texte libre caractéristique,

-un résumé de quelques textes libres,

-une page de “nouvelles”.

Exemple : “Martine et le lion ”.

Martine s'était approchée d'une cage posée à terre. Le lion lui avait labouré la jambe de ses griffes. Gros émoi.

Ce texte devait éveiller l'intérêt dans une classe d'enfants de 8 ans à Stockholm. Tous avaient fait un dessin montrant comme ils se représentaient la scène et l'avaient adressé à Martine.  

b) Une page internationale en français ; traduction de documents reçus destinée aux correspondants français et aux parents.

Exemples :

“Nos correspondants nous écrivent...

-du Brésil : “Nous habitons dans la forêt. On n'y peut pénétrer sans abattre devant soi des lianes qui poussent partout... ”,

-du Japon : “ Voici les noms des élèves de notre classe : Akira Arakuwa, Kiyoshito Sato, Hiroko Kogoja...”,

-de Tchécoslovaquie : “ Les fables de La Fontaine sont bien connues chez nous et apprises dans les écoles. C'est notre écrivain Puchmajer qui les a traduites vers 1790”,

-de Nouvelle-Zélande : “ Vous me demandez si j'ai vu un kiwi. Oui, mais seulement un que des chiens avaient tué...”,

-de Suède : “J'ai rêvé que j'étais un kobold. Deux rennes étaient attachés à mon traîneau... ”  

3°) MONOGRAPHIES 

Elles peuvent être très complètes, très riches, très illustrées, sur la région ou la France, par exemple.

Elles font de l'effet, mais n'ont qu'une mince valeur pédagogique.

Elles exigent un très gros travail et entraînent des envois trop espacés. L'intérêt n'est pas soutenu. Nous ne les recommandons pas.  

4°) DESSINS 

Ils peuvent s'échanger de classe à classe ou d'élève à élève. Motivation évidente.

On peut prévoir une belle exposition de dessins étrangers en fin d'année. On peut susciter un thème commun aux diverses écoles correspondantes. Noter que les Japonais aiment ce genre d'échanges.  

5°) OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES COMPLÉTÉES PAR DATES DE FLORAISON D'ARBRES FRUITIERS 

Exemple : L'école de Balaruc a eu l'occasion de faire partie d'un groupe comprenant les écoles de :

-Skvode (Suède).. 58° de latitude,

-Withburn (Angleterre).. 55° de latitude,

-Groningen (Hollande).. 53° de latitude

et surtout..

-Auckland (Nouvelle-Zélande).  

Observations motivées en ce qui concerne votre école, et pleine d'enseignements en ce qui concerne les documents reçus. (En Nouvelle Zélande : on trouve des températures de 320 Fahreinheit en août, soit 0° centigrade, d'où inversion des saisons facile à saisir). 

6°) BANDES ENREGISTRÉES 

On ne peut espérer en faire le même usage que sur le plan national. Néanmoins, on peut envoyer à l'occasion une bande donnant une image sonore de l'école : les enfants disent leur nom, quelques phrases simples, on ajoute quelques chants, on fait entendre les bruits de la cour... 

7°) OBJETS FABRIQUÉS EN CLASSE (travaux du bois, poupées habillées). 

8°) INSECTES, PLANTES, ROCHES, SPÉCIALITÉS DU PAYS. 

Exemple : L'école de Balaruc a eu l'occasion d'expédier des mantes religieuses vivantes... Elle a reçu un “soroban ” japonais (boulier compteur employé couramment comme machine à calculer).

9°) LETTRES INDIVIDUELLES 

Elles n'ont de valeur, et surtout la correspondance ne dure, que si les envois se font dans le cadre des échanges collectifs de classe à classe. Mais nous ne devons pas en faire fi pour autant, et ils peuvent avoir les conséquences les plus inattendues.

Qu'on nous permette de raconter un fait déjà ancien, mais encore bien vivant dans l'esprit de celui qui en fut le témoin.

Dans un cours complémentaire du Calvados, quatre ou cinq élèves étaient entrés en relations avec des jeunes gens de Santander (Espagne) et échangeaient de simples cartes postales. L'expérience fut de courte durée par suite du départ du maître qui en avait eu l'initiative.

Quelques années plus tard, ce fut la guerre d'Espagne. Un des jeunes garçons de Santander avait alors 18 ans et il dut prendre les armes. Quand sa province fut menacée, il passa par la France pour continuer la lutte sur le front de Catalogne. Mais il se trouva complètement séparé des siens. Il eut alors l'idée de renouer avec son ancien correspondant qui fit office de “ boîte aux lettres” et qui renvoyait à Santander les lettres reçues de Barcelone et inversement.

A noter que ce garçon trouva aide et assistance dans les camps de concentration français grâce à ses relations antérieures.  

10°) LETTRES MI-COLLECTIVES MI-INDIVIDUELLES 

Un texte libre (ou une lettre) rédigé en classe et écrit en espéranto au tableau est recopié par chaque élève. Chacun le décore à sa manière, l'insère dans une enveloppe qui porte le nom du destinataire, y joint des petits présents personnels (timbres, photos, dessus de boîtes d'allumettes, plantes séchées, etc.) peut y ajouter une ou deux phrases personnelles.

Le tout est groupé et envoyé collectivement à l'école destinataire. Si l'école destinataire a par exemple cinq élèves de plus que celle qui fait l'envoi, on préparera néanmoins cinq envois supplémentaires de façon qu'il n'y ait pas de jaloux! Cinq enfants auront ainsi deux correspondants dans l'école destinataire.

Ce procédé semble devoir compléter efficacement la “ monographie ” dont nous parlons au numéro 1. 

11°) VOYAGES-ÉCHANGES 

On lira plus loin un bel exemple de voyage-échange. 

12°) PARTICIPATION A “ GRAJNOJ EN VENTO” (Graines au Vent) 

Le principe de “ Graines au Vent ” est calqué sur celui des Gerbes départementales, mais sa réalisation se situe à l'échelle internationale. Les écoles sont groupées en “ Rondes internationales ”. La Ronde n° l, par exemple, comprend 10 écoles du Brésil, Danemark, Finlande, Pologne, Japon, Yougoslavie, URSS, Suède, Suisse et Uruguay, à raison d'une école par pays.

Chacune envoie sa contribution en 10 exemplaires - le format adopté étant le même pour tous - à un collègue qui centralise textes libres, dessins, photos, etc., ou planches du type de celles dont nous avons parlé en n° 1.

Ce collègue constitue alors des “  Gerbes ” et renvoie une Gerbe-album à chacune des écoles participantes.

Chacune retrouve sa contribution voisinant avec celle de pays aussi lointains que divers. C'est une réalisation de très grande valeur. 

13°) PARTICIPATION A “ PLANTETO ” 

“ Planteto ” est un petit journal d'enfants finlandais, en espéranto, qui accepte la collaboration étrangère. On y trouve des textes du type “ textes libres ”. 

LES RÉSULTATS

1°) Résultats pédagogiques 

Insister sur les résultats pédagogiques serait répéter ce qui a été dit à propos de la correspondance sur le plan national.

Ils sont souvent sanctionnés par les autorités :

-soit par des rapports d'inspection,

Exemple : “ Vous méritez des félicitations pour vos activités diverses qui, bien que n'ayant pas un rapport direct avec le programme, ont une grande valeur éducative” (allusion aux échanges interscolaires).

-soit par des prises de position à l'échelle gouvernementale:

Exemple : Madame T... (Danemark) fut chargée d'une classe comparable à nos classes de transition ; elle devait enseigner en géographie, 1°) le monde, la première année ; 2°) le Danemark, la seconde année.

Elle basa cet enseignement sur les échanges internationaux dont elle connaissait parfaitement l'esprit puisqu'elle avait eu, entre autres, l'occasion de participer à un congres Freinet.

Le résultat fut si probant que le ministère autorisa l'enseignement et la pratique de l'espéranto, à titre facultatif dans ce genre de classes. 

2°) Résultats moraux 

La pratique des échanges internationaux ouvre non seulement l'esprit, mais aussi le cœur.

On imagine mal que des enfants baignant ainsi pendant deux ou trois ans dans cette atmosphère d'amitié et de compréhension internationales, puissent être facilement la proie de propagandes racistes et mensongères.  

TEMOIGNAGES 

Au JAPON, CHEZ MON CORRESPONDANT 

Quand, il y a quatre ans, j'ai commencé à faire des échanges - oh ! Combien timides - avec un instituteur japonais, je ne pouvais me douter qu'un jour, je lui rendrais visite.

Et pourtant, le 30 juillet 1965, Yoshimoto, c'est son nom, m'attendait à l'aérodrome de Tokyo...

L'émotion intraduisible qui nous a saisis à notre première rencontre, était celle de deux frères qui se seraient retrouvés après une longue séparation...

Le 3 août, j'ai passé une journée entière dans l'école moyenne de Otokoyama à Tokyo, où enseigne Yoshimoto et j'y ai été reçu on ne peut plus chaleureusement. Sur des panneaux : des documents provenant de ma classe de Lormont. Sur le tableau : deux banderoles de salutations à mon intention...

LAVERGNE (Gironde)

 

L'ESPERANTO DANS UNE ECOLE RURALE 

Nous nous efforcions depuis quatre ans de pratiquer la correspondance internationale, mais les barrières linguistiques nous interdisaient des échanges fructueux avec l'étranger. Pendant un an nous avons échangé des lettres et des journaux avec une école de Pise et une de Reccanati (Italie). Une famille de maçons italiens faisait les traductions. C'était une solution, mais elle n'était guère valable.

Une lettre de six pages venant de Yougoslavie n'a jamais pu être lue... au grand désespoir des enfants.

C'est pour cela que nous nous sommes décidés, mes élèves de Fin d'Etudes et moi-même, à apprendre l'espéranto, persuadés que la langue internationale pourrait nous apporter une aide précieuse et efficace.

En deux ans, mes dix élèves ont reçu tant de lettres de Budapest, de Rostov, de Bulgarie, d'Ukraine, de Pologne, de Yougoslavie, qu'elles couvraient les murs d'une salle entière d'exposition. Et quel enthousiasme quand le courrier arrivait de ces pays lointains ! Tout cela n'était rien à côté de la surprise qui nous attendait.

Un soir, une carte timbrée de Bloch-Heimbach (près de Coblence) nous annonçait la venue de quatre correspondantes allemandes, avec leur instituteur.

Quelle émotion ce soir du 24 octobre quand les grandes filles de 13 à 15 ans arrivèrent dans notre petite école!

Chacune vécut pendant cinq jours chez sa propre correspondante, et il a bien fallu parler espéranto.

Ce fut dans tout le village et dans les environs un événement consi­dérable. Par l'intermédiaire de l'espéranto, l'instituteur allemand parlait de la guerre avec d'anciens maquisards, papas de mes élèves. Et c'étaient les enfants qui servaient d'interprètes ! J'ai connu, avec eux tous, des heures bouleversantes.

Au milieu des embrassades, le départ ne fut pas triste car les correspondants nous invitaient à passer Noël sur les bords du Rhin. Nous nous sommes tous retrouvés à Bloch-Heimbach, deux mois plus tard, et chaque Française fut adoptée par sa correspondante. Chaque jour une famille allemande tenait à recevoir très chaleureusement toutes les petites Françaises.

Quel accueil ! Que de gâteaux à la crème !

Et les deux maîtres que nous étions suivions, d'un œil amusé, nos élèves, qui, bras dessus, bras dessous, se promenaient en bavardant dans les rues de Coblence.

Dois-je ajouter que je ne connais pas la langue allemande et que mon nouvel ami ne parlait pas un mot de français ?

Je puis affirmer, pour l'avoir vécu, que la correspondance internationale, grâce à l'Espéranto, avait ouvert l'esprit des enfants à un monde nouveau, inconnu.

Ces enfants avaient découvert de nouveaux paysages, de nouveaux modes de vie, mais aussi, elles avaient définitivement compris l'absurdité des frontières et des guerres.

Et elles chantaient. Et elles étaient heureuses...

COLIN, Bouvacôte (Vosges)

 

L'ENSEIGNEMENT DE LA LANGUE 

En parler serait déborder du cadre de cette BEM (Se procurer la brochure La valeur Pédagogique, tant intellectuelle que morale, de l'Espéranto, de Guadet. ).

Mais on devine que l'étude de la langue, si on l'entreprend, sera grandement motivée.

Il semble que cet aspect de la question doive retenir l'attention des maîtres de classes de transition. 

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE 

BIBLIOTHÈQUE DU TRAVAIL :

N° 163 : Ernie, enfant d'Australie

N° 378 : Taro, enfant japonais

(Ces deux BT ont été réalisées par l'espéranto).

N° 437 : L'Espéranto.  

La valeur pédagogique de l'espéranto (Guadet)

A.B.C. d'Espéranto pour ceux qui aiment les lettres (Waringhien).

L'Education Nationale n° 826 (11-5-63).  

LIVRES D'ÉTUDE :

Espéranto Manuel (Chavet Warnier)

Junul-kurso (Sat-amikaro)

Sub la verda Standardo (Korte) pour enfants.  

ADRESSES :

Korespond-Servo Mondskala, 12, rue des Jacobins, Clermont-Fd 63

Grajnoj en Vento : Erbetta, 66, rue des Pins, Bienne, Suisse

S.A. T.-amikaro, 67, av. Gambetta, Paris (ass. ouvrière)

Union Fr. pour l'espéranto, 34, rue de Chabrol, Paris.

Planteto : Pispalanharju, 13, Pispala, Finlande.

Espéranto et I.C.E.M. : Lavergne, 5°, Quai E. Dupeyron, Lormont -33 et Lentaigne, 3, av. de la Gaillarde, Montpellier -34.

 

ESSAI DE CORRESPONDANCE INDIVIDUELLE LIBRE

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UNE EXPERIENCE INTERESSANTE 

Des camarades expérimentent depuis quelques années la correspondance libre. Nous tenons à signaler leurs expériences car actuellement la formule d'échanges qu'ils ont adoptée semble répondre le plus favo­rablement aux buts recherchés par notre pédagogie.  

Laissons parler Bernard Boussin et Jeanne Monthubert de St-Rémy sur-Creuse (Vienne) qui expliquent pourquoi, malgré les échanges très satisfaisants avec leurs correspondants précédents, ils ont éprouvé, à l'exemple de Jarry (Le Poinçonnet, Indre), le besoin de changer quelque chose.  

« Trente élèves, trente lettres individuelles. A chaque fois, au moment de l'expédition, sur ces trente lettres qui devaient partir, quatre en moyenne étaient terminées depuis le jour même ou l'on avait reçu le paquet des correspondants, huit depuis six jours, dix depuis quatre jours, la moitié du reste juste prête et l'autre moitié non faite. D'où protestations de la majorité, mais, suivant la règle admise, si tout n'est pas prêt, rien ne part. Ceci doit expliquer pas mal de retard dans pas mal de correspondances.

En imposant un rythme d'échange, on impose aux meilleurs un rythme trop lent et aux moins doués, une obligation qui risque de les buter.

Un des principes de la pédagogie Freinet est d'individualiser l'enseignement. Pourquoi ne pas l'appliquer a la correspondance?

D'autre part, les échanges, par définition, doivent être vivants. Si on pose une question et que la réponse arrive quinze jours plus tard, l'intérêt est tombé. Avec notre procédé, au contraire, l'intérêt soulevé entre immédiatement dans les échanges. En voici un exemple : il neige ; on envoie aussitôt température, feuille météo. Les correspondants reçoivent ces renseignements le lendemain non une semaine après, alors que le temps a déjà changé et ils répondent aussitôt Les comparaisons fusent naturellement. Pour les petits un rythme d'échange trop lent est nettement défavorable. Ils arrivent parfois à oublier le nom de leur correspondant ”.  

Monique Ruiz (Bignoux, Vienne) qui participe à cette expérience, précise le rythme naturel d'échanges par cette correspondance libre :  

“ Certains enfants s'écrivent deux fois par semaine, d'autres une fois, d'autres moins souvent. Le rythme accéléré des échanges collectifs (trois fois par semaine en moyenne en plus des échanges de textes imprimés) accroît les échanges individuels, par suite les liens affectifs. Plusieurs écrivent chaque jour au brouillon pour leur ami, c'est un dialogue permanent. Je n'ai jamais besoin de solliciter. L'arrivée d'un paquet, le départ proche d'un autre redonnent l'élan. La correspondance est devenue véritablement le moteur de la classe. ”  

Les Monthubert et Boussin ajoutent :  

“ Ce caractère de liberté évite les lettres banales posant toujours les mêmes questions, n'attendant pas de réponses ou consistant en textes libres anciens recopiés. Les lettres deviennent authentiques, réellement motivées par le besoin de communiquer, de s'exprimer, de s'informer.

Les enfants qui ne reçoivent pas de lettre dans un paquet pensent qu'ils en auront une bientôt. S'ils trouvent le temps long, ils réclament et, deux jours après, ils en ont une. D'ailleurs, ils bénéficient quand même de l'envoi adressé à la collectivité car un paquet normal se compose :

-de quelques lettres, quelques dessins

-d'une lettre collective

-de calcul d'une ou plusieurs enquêtes.

Notre rythme rapide facilite l'exploitation des documents reçus.

Autrefois, quand le paquet arrivait, il était copieux. Comment exploiter tout ? Trop de choses s'offraient à la fois. Les enquêtes-réponses n'aboutissaient - quand elles traînaient sur une semaine - qu'à force d'encouragements.

A présent, nous recevons un colis contenant une ou deux réalisations à exploiter. Souvent, la réponse part le soir. Nous remarquons l'accroissement des envois collectifs par rapport à l'autre procédé.

Nous ne croyons pas que pour un débutant il soit plus difficile de pratiquer ainsi. La préparation d'un paquet convenable par quinzaine demande beaucoup de travail. Les envois nombreux sont plus simples. Les réponses, du fait de leur rapidité, n'exigent pas une présentation excessive comme on le voit souvent.. albums luxueux, lettres décorées pendant des heures...

Ce qu'il faut pour le débutant comme pour le plus avancé, c'est un planning pour contrôler le nombre de lettres envoyées et reçues, noter les enquêtes, les différents échanges. L'éducateur aura ainsi une vue d'ensemble des réalisations effectuées, il pourra aider ceux qui ne semblent pas participer beaucoup, féliciter ceux qui “ donnent ” au maximum - laissant toujours à chacun la liberté d'échanger ou non et avec qui lui plaît car voilà comment nous établissons, ou plutôt, comment s'établissent les jumelages.

Nous avons commencé par des envois collectifs et, petit à petit, se sont formés des couples par affinités :  métier des parents, goût pour la pêche, dessins, histoires, ou prénoms même... Chacun finit par avoir son  correspondant. On peut écrire à d'autres pour des raisons précises (questions à poser). On peut même ne pas avoir de correspondant. Il n'est pas interdit pour cela d'écrire le jour où on en a envie. Les échanges collectifs sont là pour entretenir des liens permanents. ”  

Monique Ruiz précise :  

Nous avons commencé par une correspondance collective de classe à classe (lettres collectives, textes, échanges de calcul) puis très vite des lettres individuelles sont nées, demandant un correspondant, quelquefois avec des précisions ou simplement un autoportrait se terminant par “ qui veut correspondre avec moi ? ” Des mariages se sont faits petit à petit. Certains ont changé de  correspondant, soit parce qu'ils ne recevaient pas de réponse, soit parce qu'un texte reçu ou une lettre les attirait ailleurs. Mais déjà, fin octobre, plus de la moitié des élèves de la classe avaient leur correspondant indi­viduel. Actuellement, tous en ont un, certains en on même deux. ”  

Un exemple d'échange entre les classes de Bernard Monthubert et Jarry :  

LES GALETTES DES ROIS 

Les correspondants envoient trois gâteaux le 9. Nous les recevons le 11.

Nous dégustons les galettes mais nous travaillons aussi. Recherches de calcul intéressantes à propos de partage.

Je prends quelques photos.

Le 11 au soir partent :

-des lettres de remerciement,

-des affiches expliquant les différentes manières de couper en 32.

Le vendredi 13 nous réalisons un album avec les photos que j'ai développées le jeudi.

Le samedi nous recevons des demandes de renseignements supplémentaires sur le partage.

D'autres affiches partent le soir.

Le lundi nous recevons des remerciements pour l'album.

Le mardi nous envoyons nos dernières remarques sur les manières de couper les gâteaux.  

Jarry écrit :  

“ Il ne faut pas croire que nous sommes débordés par ces échanges constants. Avant oui, quand un paquet de lettres pour tous arrivait et que chacun voulait dire ce qu'il avait lu. Maintenant, ça va très vite. Nous consacrons tous les matins 10mn ou 15mn au courrier du jour, parfois plus si les envois sont intéressants. Ce n'est pas du temps perdu.

Pour ma part, cette formule m'a conquis.

La correspondance se mêle intimement à la vie de la classe. Elle se fait d'une manière naturelle. ”  

Ces camarades nous tiendront au courant de la suite de leurs expé­riences par des articles dans les bulletins régionaux, dans L'Educateur, dans les stages. Notons, pour ceux qui croiraient qu'il y a deux sortes de correspondances, celle décrite en détail dans cette BEM et ces essais notés dans le présent chapitre, que les points de divergences sont réduits. Le rythme accéléré des échanges existe chez tous ceux qui placent la correspondance au cœur des activités de la classe. Voici sans détail, les dates d'envoi ou de réception relevées dans le cahier journal d'Henriette Fort : 14, 15, 18, 22, 24, 28, 29 sept. 1-2 oct. etc.  

« 105 colis reçus ou envoyés du simple paquet de textes imprimés aux grosses boîtes de cadeaux de fin d'année en passant par les lettres personnelles et collectives, les albums, les collections, etc.) » 

Le jumelage se pratique dans beaucoup de classes par “ fiches d'identité ” comme nous l'avons indiqué dans un chapitre précédent. 

Les camarades qui expérimentent la correspondance libre ont simplement poussé au maximum les principes que nous avons essayé de dégager dans cette BEM - afin que cette technique s'inscrive le plus naturellement possible dans la vie des enfants et dans le cadre scolaire. Nous sentons que leurs recherches feront réagir des “ anciens ”, bien rôdés à cette pratique de correspondance interscolaire. Chacun va repenser la technique et voir s'il ne s'est pas enfermé dans une certaine routine.  

Laissons le dernier mot à Jarry qui est à l'origine de la remise en question :  

“ Freinet redoutait la scolastisation du texte libre. Je pense que nous avons le même écueil à redouter pour la correspondance et c'est pourquoi nous avons cherché s'il n'existait pas une pratique encore plus naturelle... ”

UNE BONNE CORRESPONDANCE

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EN RESUME... 

Nous voulons rappeler brièvement les conditions essentielles pour que la correspondance apporte, aux maîtres comme aux élèves, une satisfaction profonde.  

-La correspondance doit être placée au centre des activités scolaires et non être surajoutée, considérée comme accessoire.

-Les échanges doivent être fréquents, réguliers, permanents et de qualité valable.

-La correspondance doit être considérée comme un véritable engagement vis-à-vis des autres écoles participant aux échanges (en particulier avec le correspondant régulier) car :

“ Qui dit échange, dit réciprocité d'avantages et de sacrifices qui se compensent et s'équilibrent.

L'échange entre écoles ne saurait être permanent et profitable que si tous les usagers ont à cœur de donner le maximum, plus même qu'ils n'espèrent recevoir. ”

FREINET et ALZIARY

 

En cas de retards inévitables (maladie, ennuis graves), le correspondant doit être immédiatement prévenu.  

-La correspondance ne doit pas être menée de manière scolastique, être un prétexte à enseigner mais au contraire s'appuyer sur le simple besoin de s'exprimer, de communiquer, de connaître d'autres êtres. Elle anime, vivifie, enrichit le travail et la formation de l'éducateur.

-La correspondance, comme le texte libre, favorise une prise de contact avec chacun des élèves et une connaissance profonde de ceux-ci. Elle peut être le premier pas vers l'individualisation du travail et la recherche des différentes personnalités.

-Les échanges interscolaires touchent les parents, sollicitent parfois leur participation et assurent ainsi des contacts plus faciles.

“ Les parents sont toujours très heureux et contents de nous quand ils s'aperçoivent à quel point, à l'Ecole Moderne, nous nous inté­ressons à leurs enfants. ”

Denise POISSON

 

-La correspondance est source de réalisations. En effet, non seulement elle motive les apprentissages et favorise les activités scolaires mais elle établit un cadre souple pour le travail écrit qui, sans elle, ne serait pas nécessaire.  

Une collègue écrit :

“ Nous avons découvert, suite à vos envois, que le calcul n'était pas aussi rébarbatif qu'il en avait l'air et que nous n'étions pas dépourvus du sens de la recherche  mathématique. Nous avons pris conscience, grâce à vous, du plaisir qu'elle procure et nous en avons soif à présent. ”  

Comme pour les enfants, ces échanges fructueux, s'ils sont complétés par des rencontres, aboutissent le plus souvent, à la naissance de véritables amitiés entre les maîtres.

Par la correspondance l'éducateur a donc tout à gagner - sur le plan professionnel comme sur le plan humain (si intimement liés quand l'esprit de nos techniques a été senti).  

Nous laisserons le dernier mot, non pas à un convaincu de longue date mais à un nouveau camarade (Dubues, Beugnon -Yonne) qui vient de découvrir les immenses possibilités d'enrichissement offertes par cette technique :  

“ Pour moi, dans ma classe encore traditionnelle, la correspondance est une révélation, un soutien et un espoir... ”

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LA CORRESPONDANCE AU SECOND DEGRÉ

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JE VEUX LES CUEILLIR 

Malheur aux enfants qui n'ont jamais mangé de cerises que dans les paniers et qui n'ont pas connu la joie vivifiante de qui s'accroche aux branches et cueille selon ses besoins !

Malheur à l'enfant, malheur à l'homme qui s'est gavé de connaissances, loin de l'arbre de vie et qui n'a plus même le ressort de protester : “ Je veux les cueillir ! ”

C. FREINET

“ Les Dits de Mathieu”.

 

Retiré derrière le mur sans horizon des connaissances ajoutées grain à grain, marche à marche, prisonnier repu depuis des années de compositions, de classements, d'examens, d'une industrialisation du savoir, entretenus par une civilisation arriviste de consommation, l'adolescent avec qui le professeur école moderne veut engager le dialogue a déjà un passé qui donne à cette rencontre un aspect problématique. Proposer d'autres traces, d'autres comportements, une autre technique de vie suppose un lent déconditionnement, de plus en plus fragile à orienter dans une nouvelle direction s'il n'intervient que trois, cinq ou six heures sur trente par semaine, selon aussi les niveaux du premier ou du second cycle considérés.

Vouloir réapprendre à l'adolescent :

-à choisir sa nourriture dans un milieu riche et aidant,

-à retrouver un appétit naturel,

-à “ cueillir à l'arbre de vie ”,

-tenter de révéler à chacun toute l'étendue de son être,

-faire en quelque sorte qu'il soit toujours une conscience et jamais un sujet,

est pourtant la fin éducative que nous poursuivons et cette orientation implique des techniques de travail qui placent la communication au centre de toutes les activités.

Le fait même d'écrire oblige à prendre conscience de ce qu'on a vu et entendu. Et on n'écrit pas n'importe quoi... à n'importe qui... Un des plus farouches opposants à la correspondance refusait d'écrire. Je lui suggérai, raconte R. Favry, du lycée de Montauban, d'écrire à son correspondant pour lui expliquer qu'il ne voulait pas écrire... Evidemment la correspondance s'établit. Ecrire contraint à la prise en charge. Voici un extrait caractéristique :  

“ Mais parlons d'un sujet qui me tient à cœur. Avant les vacances notre professeur de français nous a projeté des diapositives sur la peinture impressionniste. Je t'avouerai qu'en peinture, je ne suis pas un expert et pourtant j'ai apprécié et même aimé beaucoup de ces tableaux. J'ai notamment remarqué un tableau ne comportant que des figures géométriques multicolores sur un fond foncé. Les figures entremêlées ingénieusement formaient un arc de cercle. J'ai alors vraiment compris le rapport exact qu'il y a entre la géométrie et la poésie. Lorsque notre professeur nous en a parlé j'ai pensé à une plaisanterie. Mais j'ai réfléchi et je me suis dit que le monde moderne va être construit uniquement sur des bases géométriques nouvelles. Les villes seront d'une architecture aux formes bizarres et symétriques. Le béton s'élèvera dans le ciel, des étonnantes ma­chines crèveront d'autres horizons. Pourquoi ce nouveau monde ne serait-il pas imprégné de poésie ? Pour beaucoup de gens, en détruisant la nature, l'homme tue la poésie. Mais au fond il crée un nouvel univers qui contient une poésie nouvelle. Je t'ai exposé là mes idées sur la poésie, j'aimerais que dans ta prochaine lettre tu m'en donnes ta conception. ” (Raymond E., le 15 avril 67).  

Le texte présente des faiblesses stylistiques (la lettre est partie corrigée) mais au-delà d'une maladresse toute relative on est sensible à cette prise en charge évoquée plus haut. Voilà donc une chose qui mainte­nant tient au cœur de Raymond E. et qu'il communique à son correspondant tunisien... Que va lui répondre celui-ci ? Une belle aventure intellectuelle peut commencer... Elle peut aussi tourner court si l'autre n'en pense rien ! Mais l'essentiel n'est pas là. La prise en charge est faite. Le reste est secondaire.  

Il y a plus. Cette lettre est un trait de lumière pour le professeur : ses explications n'ont pas été assez nettes puisque Raymond E. range sous la bannière impressionniste un tableau abstrait de Kandinsky, Arcs et Cercles. Il n'est certainement pas le seul. Il y a eu “ trace ” dans l'intelligence et l'affectivité. Il suffira de repasser en cours de trimestre les diapositives avec un polycopié explicatif pour que se produise la discrimination (impressionnisme/abstraction) et le renforcement des notions.

LES RELATIONS SOCIALES DE L'ADOLESCENT 

Les relations courantes de la vie scolaire traditionnelle demeurent superficielles. Ies échanges portent sur les tâches scolaires, les motivations arrivistes de consommation signalées précédemment ; compositions, classements, examens, parades affectées face aux mauvaises notes... et rarement sur l'intimité profonde de l'adolescent.  

Mais que s'introduisent dans la classe des techniques d'expression libre, de travail motivé individualisé et par groupe, alors s'installe plus ou moins rapidement un type de communication qui comporte un désir de compréhension d'autrui, de reconnaissance de sa personnalité. L'adolescent a besoin de trouver quelqu'un à qui il pourra tout dire, de qui il attendra confiance réciproque, réconfort, encouragement, sincérité exigeante. Mais plus il sera timide, inhibé, plus il aura depuis trop d'années intériorisé ses réactions, plus il lui sera difficile de prendre en charge sa liberté d'écrire, de se situer au-delà des fanfaronnades sociales.  

La correspondance suppléant à la promiscuité et à la proximité spatiale, tirant l'adolescent hors de lui-même, du cadre conventionnel dans lequel il a toujours évolué, est un moyen privilégié de répondre à son attente latente d'une communication profonde, intime.  

Voici ce qu'écrit Bernard, du CEG de Chamalières, à Hervé, du lycée de Laval :  

“ C'est la première fois que j'ai un correspondant et j'espère que je ne te décevrai pas.

J’aimerais te mieux connaître, savoir ce que tu aimes le plus à l'école, ton sport favori, tes loisirs préférés... ”  

Claude, du CEG de La Londe, dans le Var, à son correspondant de Romainville :  

“ Cher Christian,

J'ai bien reçu ta lettre qui m'a fait plaisir Je te remercie pour tout ce que tu m'as envoyé J'ai trouvé tes textes passionnants et jolis car ils me font un peu connaître ta vie En échange je t'envoie quelques coquillages et d'autres choses encore. » 

Micheline, du CEG de Douvres-la-Délivrande (Calvados) à sa correspondante du CEG d'Olliergues (P.-de-D.):  

“ Correspondre, échanger des idées, des travaux, avoir ton impres­sion sur certaines choses, connaître tes goûts, tes habitudes est formidable. ”

Une autre camarade de la classe :  

“ Malgré la différence de nos goûts, ma correspondante et moi nous entendons très bien. Elle préfère les minijupes, aime aussi la compagnie des garçons tandis que moi, je ne m'intéresse ni à la mode, ni aux garçons. Beaucoup de questions passionnantes découlent de cette opposition... Je lui demande aussi son avis sur mes textes libres, sur mes fiches de lecture. Je sais ce qu'elle pense de mon travail et par la même occasion je peux m'améliorer. Bien que nous ne nous soyons jamais vues, nous nous aimons bien. La joie de la correspondance, c'est surtout la joie d'avoir une camarade il qui on peut confier ses problèmes. ”

Et la lettre de Martine, 15 ans, du CEG de Chamalières, à son correspondant Philippe, du lycée de Laval, qui vient de perdre sa grand-mère qu'il aimait beaucoup est bien émouvante et sérieuse malgré ses maladresses.  

“ Cher Philippe,

J'ai eu la joie de constater que ton envoi était l'un des plus beaux, mais par ta lettre j'ai compris que tu étais dans un moment douloureux et je compatis à ta peine. Ta grand-mère vous a quittés mais elle est toujours avec vous par la pensée et dans le cœur. Je crois qu'un être cher ne peut tout il fait mourir même après la dure sépa­ration qu'est la mort ; il continue de vivre il vos côtés même si ce n'est que son ombre. On ne doit pas vivre dans le passé mais penser à l'avenir. La vie est parfois dure et on doit en supporter les injustices. Nous sommes venus sur terre pour faire une vie meilleure à nos proches et à nos futurs enfants. Je crois que l'on ne peut pas vivre dans la peine car la mort n'est pas la séparation éternelle et avec du courage, on peut combattre ce barrage. A notre tour nous rejoindrons tous les êtres disparus dans un monde meilleur ou tout ne sera que bonheur. Je crois que cela peut te servir. Il faut espérer et ne pas permettre au chagrin de détruire. Je me suis rendu compte que ton travail avait été bouleversé et j'en comprends les raisons. Nous perdons les personnes que nous aimons le plus, mais la vie ne s'attarde pas sur ces détails et elle continue. La science paie ses progrès de la vie d'hommes  courageux, mais qu'est-ce qu'un homme pour une nation en évolution ? Chaque jour amène un indice et une peur. La Paix s'en ressent car en certains endroits la guerre tue des innocents et des malheureux. Il y en aura toujours. Les hommes n'ont pas la tolérance qui tient des peuples en estime. La guerre ne se terminera jamais sans un renouvellement. C'est très déprimant. Mais elle est là, et les hommes de bonne volonté qui veulent une vérité se font tuer sans avoir pu parler. Nous ne sommes que des adolescents mais tous ces problèmes sont trop proches pour qu'on ne les aborde pas. Malheureusement, certains refusent de s'y intéresser, trouvant qu'ils ne sont pas assez mûrs pour comprendre. Je trouve cela ridicule. Par exemple la correspondance scolaire doit établir des liens de travail solides et ne pas se baser sur des gamineries ou même des banalités. Nous sommes à un stade ou l'étude doit nous apporter beaucoup. Nous devons nous mettre en face de nos responsabilités (et Dieu sait qu'elles sont minimes !) et ne pas reculer devant elles. C'est le cas de beaucoup. Aussi, ton envoi m'a beaucoup surprise car, en voyant le bateau fait au pyrograveur, je me suis rendu compte que tu avais produit un travail que les autres n'avaient pas fait. C'est un pas de franchi sur la facilité et la joie de donner en travaillant. Ton caractère ne m'est pas beaucoup révélé. J'espère que tu es fort (ou que tu seras très fort), un faible sera anéanti à la première lutte dans la vie. Agis dans ce sens, et tu découvriras que le travail peut donner de grandes satisfactions personnelles et collectives. Toutes mes amitiés. ”

MARTINE

Même désir de relations profondes, de collaboration fraternelle dont témoigne cet extrait de lettre de notre camarade Quéromain parlant de son expérience :  

“ La première lettre que j'ai reçue d'Olliergues m'a apporté l'appui et la confiance d'un ami. J'ai su que je pourrais, moi aussi, dire ma joie, mes difficultés, recevoir, apporter, que je ne serais plus seul, qu'ensemble nous chercherions pour “ leur” permettre plus de réussite et de bonheur... Nous ne nous connaissions pas, J. Louis et moi : il a 28 ans, j'en ai 46 ! C'était ma première année de correspondance et mes débuts en pédagogie Freinet. Mais nous nous sommes très vite découverts un goût commun pour le travail, pour une culture permanente dont nous voulions faire profiter nos enfants. Le ton de nos lettres a été aussitôt confiant, amical, nous avons échangé nos remarques, nos idées avec franchise et simplicité. Très vite nous avons senti que nous pourrions nous apporter beaucoup l'un à l'autre : lui, par sa rigueur, son souci de précision et d'efficacité, son besoin d'approfondissement de la pensée ; moi, par une sensibilité vive et une recherche des contacts affectifs.”

Il incombe donc à l'éducateur d'organiser une correspondance qui permette à l'adolescent d'expérimenter un type de communication la plus large possible, la plus acheminante pour l'expression de soi, l'assouplissement du caractère maîtrisant et nuançant ses impulsions au contact des exigences d'autrui.  

Une correspondance qui exalte sans cesse la réflexion sur soi, le jugement critique, le souci d'attention vis-à-vis de l'autre, de dépassement, est garante d'une culture vivante, humaine, originale.  

bem50-530014.JPG (11873 bytes)Un dossier de correspondance du C.E.G. de Chamallières (P. de D.)

HARMONISATION ET INTEGRATION DES TECHNIQUES D'EXPRESSION LIBRE DANS LE SECONDAIRE 

Dans le détail de l'application pratique, les formes d'activités libres n'étant pas prévues dans le cadre des emplois du temps et des répartitions traditionnelles, on les introduit encore parfois en supplément ou en remplacement périodique des activités officielles, ce qui complique évidemment l'existence du maître et ne va pas sans créer le sentiment d'une incohérence grâce à laquelle on se sent mal à l'aise.  

Notre premier effort doit donc porter sur une harmonisation des diffé­rentes techniques d'expression libre et sur leur intégration dans l'em­ploi du temps officiel ; texte libre, journal scolaire, correspondance, conférences... n'étant pas des activités parcellaires mais au contraire se nourrissant simultanément, portés les uns et les autres par un courant unificateur de communication, de volonté d'expression orale et écrite, de socialisation.  

Afin de donner un exemple d'intégration officielle de ces techniques je propose l'aménagement horaire de mon emploi du temps en classe de 3e :

Cinq heures de français hebdomadaires se répartissant ainsi :

-2 heures consécutives réservées au texte libre

-l heure à la lecture dirigée

-l heure à la lecture expliquée en corrélation avec l'expression libre née dans la classe ou dans la classe de nos correspondants,

-l heure d'orthographe qui apporte souvent, par un texte d'auteur moderne ou ancien un nouvel éclairage au problème soulevé dans la semaine et perd ainsi son caractère angoissant de pur contrôle. Il est bien évident que la semaine ou nous préparons nos dossiers de correspondance, nous ne faisons pas de mise au point collective de texte libre afin que ce travail d'expression libre écrite s'intègre à notre vie commune et puisse s'étaler sur les deux heures prévues. Le tirage et l'illustration de notre journal s'effectuent dans les deux heures jumelées de dessin travaux manuels organisées en ateliers variés comme dans les classes primaires : peinture, tapisserie, travaux au filicoupeur, céramique, sculpture, techniques diverses d'illustration. Notre “ plan de travail ” individuel de la quinzaine porte entre autres, cette rubrique : “ J'ai cherché pour mon correspondant... documents artistiques, littéraires, historiques, géographiques, scientifiques. ” Elle crée une incitation journalière à la quête de l'événement qui appellera une réflexion, un jugement de soi d'abord, du correspondant ensuite.

En contrôlant ce plan de travail, le maÎtre saura si l'adolescent parvient à organiser ses recherches, ci les échelonner, sera mieux armé pour aider, pour stimuler.  

La correspondance comme le texte libre, le journal scolaire, ne sera pas dans notre enseignement littéraire une activité autonome mais au contraire ces trois techniques seront mises au service l'une de l'autre parce qu'elles sont interférentes, qu'elles s'amendent simultanément. Ces activités libres étant au départ de toute activité d'enrichissement, dans la mesure où le contexte scolaire actuel des CEG, CES et des lycées le permet et selon le degré d'expérience de rénovation où l'on se situe, texte libre, journal scolaire, correspondance, serviront d'induc­teurs pour nos recherches littéraires, musicales,  picturales, exalteront dans tout travail individuel de l'adolescent, dans tout travail de groupe, un souci d'esthétique, un appel à la culture que vivifieront les contacts motivés affectivement avec les grands maîtres en littérature, peinture, musique...

LE CHOIX DU CORRESPONDANT 

Très souvent, comme l'ont signalé les camarades du premier degré, les maîtres choisissent leurs coéquipiers lors du stage second degré, du Congrès, au cours desquels les discussions, la vie commune ont révélé des affinités, ont mis à jour des réalités favorables : milieux géo­graphiques, sociaux, intéressants. Ils se complètent ou s'opposent – effectifs sensiblement identiques - contextes scolaires offrant des structures et des possibilités de rénovation assez voisines, ne limitant pas l'un des participants par rapport à l'autre dans ses expériences, ce qui n'irait pas sans créer une certaine déception dans la réciprocité de l'amendement.  

Un service permanent de l'ICEM assure d'autre part le jumelage des classes si une rencontre préalable n'a pu avoir lieu. Il y a maintenant un éventail assez large de classes à offrir pour que le choix satisfasse le demandeur.  

Que les adolescents et même les professeurs soient tentés par un cor­respondant assez éloigné est compréhensif dans la mesure justement où la vie scolaire et professionnelle antérieure a fermé ses fenêtres sur la vie, a faussé les vraies valeurs relationnelles, mais l'attrait de l'exotisme n'est pas un facteur garant de réussite et il s'est révélé, comme dans le premier degré, que la proximité des correspondants permettait de resserrer les relations puisqu'il n'y avait pas de perte de temps dans l'acheminement du courrier et surtout résolvait plus aisément le voyage-échange.

Des expériences diverses ont prouvé aussi qu'il est bénéfique de poursuivre pendant deux ans les échanges avec les mêmes élèves si les professeurs ont la chance de les suivre dans leurs études. Je me souviens de la riche correspondance que nous avions poursuivie en classes de 4e puis de 3e avec de jeunes Marocains du lycée de Meknès. Il avait fallu passer par la vague du folklore marocain et auvergnat avant d'oser aborder des problèmes affectifs, familiaux, sociaux, de réflexion profonde sur soi, sur le milieu d'enracinement individuel, sur les grandes lois éternelles de la vie : amour – bonheur - travail... Et il eût été bien artificiel, sous prétexte de dépaysement annuellement nécessaire, de couper un dialogue devenu intime, fécond, libérateur de problèmes personnels, illuminant d'un nouvel éclairage fraternel de vieux restés de rapports raciaux autrefois faussés par la guerre. Deux styles différents de vie, de pensée s'étaient réciproquement affinés, amendés. Au long de ces deux années, des liens forts s'étaient tissés entre les élèves. Monique Grandjonc, ma correspondante, responsable de ces classes du second cycle marocain, était devenue, et reste mon amie.  

Une ou plusieurs correspondances parallèles, à rythme très souple, sur le plan national ou international, peuvent parfois s'engager pour vivifier encore l'effort de partage, de brassage des idées, dans une classe d'adolescents déjà bien à l'aise dans l'expression libre. Nous donnerons plus loin un exemple du contenu de tels échanges.

bem50-530015.JPG (14004 bytes)Dossier de corrspondance, envoi du lycée de Meknès au C.E.G. de Chamallières

 

LE PREMIER COLIS 

Les “ mariages” seront réalisés selon tel ou tel procédé signalé par nos camarades du premier degré. Nous n'avons guère innové en ce domaine et il est souvent délicat de jumeler au mieux des adolescents que l'on connaît depuis quelques semaines. Essayons le plus possible de proposer des équipes mixtes afin que par le biais de cette correspondance se liquide naturellement l'approche mystérieuse de l'Autre masculin ou féminin, que s'affinent et se subliment les relations garçons- filles dans un climat de franc et sain dialogue.  

Le premier envoi pris en charge par l'un ou l'autre des maîtres responsables, pas forcément par le plus chevronné comme on le croit souvent, mais surtout par le plus avide de contacts affectifs, donnera la tonalité des échanges futurs. 

Que le maître aide l'adolescent à sortir des clichés fanés d'une présentation maladroite de lui-même, qu'il saisisse dans chaque brouillon de première lettre fait en classe le détail caractéristique qui démarque Yves de Michel, Jocelyne de Chantal... et que ce détail illumine la page. Si Marie-Christine parle à Michel de “ son village natal qu'elle a quitté à regret ”, il suffira à Michel de poser dès la première réponse une ou deux questions délicates pour qu'elle lui confie son drame d'adolescente, la mort de son père, ses problèmes dans son nouveau foyer, pour qu'elle lui dédie “ ses poèmes qui viennent du cœur” et cette lettre si pleine d'elle-même d'où j'extrais le début :  

“Sous un ciel pluvieux et gris, dans une salle chaude d'où s'élèvent quelques murmures, penchée sur ma table, je pense à la belle lettre que je pourrais te faire, pas une lettre banale, où l'on lit : “je t'envoie... je pense que..., j'espère... ”, mais une lettre qui te parlerait facilement de ton envoi, du mien, de tout...”   

Que maître et élèves ne cèdent pas à la facilité des questions rejetées en fin de lettre comme si les questions qu'on se pose étaient en marge de soi, ne pouvaient s'intégrer à nos pensées, à nos sentiments.  

Que dès le premier courrier la Vie multiple pose des interrogations. René est préoccupé par le racisme, Jean- Jacques de ce que portent en eux les passants de sa rue, Martine assiste à toutes les expositions artistiques clermontoises... Leurs premières lettres où circuleront ces intérêts témoigneront mieux que leur poids, leur taille ou la couleur de leurs cheveux d'une authentique raison d'être et appelleront des réponses moins banales, des avis mieux pensés, des confidences plus personnelles.  

Il est facile d’adjoindre à ces premières grandes lettres que l'on aura soignées, bien écrites, présentées de façon originale pour répondre au souci de respect de l'autre, d'exigence vis-à-vis de soi-même, les premiers textes libres, leurs  prolongements littéraires ou artistiques qui inviteront le correspondant à découvrir un poète, un écrivain ou un peintre que l'on a aimés et amorceront peut-être une belle aventure intellectuelle.  

Que l'on donne déjà aussi un reflet concret d'une ambiance de classe rénovée, créatrice. Ce sera peut-être un monotype maladroit, ou un alu repoussé, ou une peinture libre qui orneront la première page de l'envoi personnel de Monique à Jean-Louis mais ces créations libres diront à Jean-Iouis ou à Gérard qu'on a travaillé pour eux, qu'ils peuvent aisément eux aussi, à peu de frais, sans être doués en dessin ou en peinture, valoriser tel ou tel poème, tel ou tel document, atteindre très vite le sens de la sobriété, de l'élégance dans une mise en page, une illustration, afin de donner la meilleure opinion possible de soi-même, ce qui implique de progresser intérieurement, de se construire, de créer pour se prouver qu'on existe un peu mieux aujourd'hui qu'hier. Ce premier envoi, cette somme de vingt ou trente premiers dossiers individuels et personnalisés qui se serrent dans un colis de trois kilos est la cristallisation de la conscience de classe, de notre vie collective née du travail, de cette volonté dont nous venons de prendre conscience ensemble, maître et élèves, de “ changer l'école ”.  

“ Nous n'irons pas au but un par un mais par deux.

Nous connaissant par deux, nous nous connaîtrons tous.

Nous nous aimerons tous et nos enfants riront

De la légende noire où pleure un solitaire. ”

 (ELUARD)  

DIVERS ASPECTS POSSIBLES DU CONTENU DES ECHANGES SUIVANTS 

Il est bien difficile sous peine de figer la vie, qui heureusement se dérobe dans ses éclatements, de donner des exemples suffisamment démonstratifs de contenus divers sans frustrer une âme, une conscience de classe, dans ce qu'elles ont d'impondérable, de mystérieux, de subjectif. Je me refuse à piéger le lecteur en lui disant ce que doit contenir un envoi, obéissant d'abord et avant tout à la vie d'un être, à la vie d'une classe un jour, une semaine, une année donnés.  

Il faudrait que le lecteur feuillette avec moi le dossier de Bernadette, élève de quatrième de CEG pour Jacques, élève de quatrième de lycée. Bernadette a presque 14 ans, une vie familiale équilibrée. Elle n'est ni littéraire, ni très sensible comme certaines autres, ni artiste ! Elle est sans problèmes !  

Chacun jugerait dans sa lettre son exigence d'adolescente, la retrouverait dans ses textes libres encore narratifs ou discrètement humoristiques, verrait que “ Le Rouge et le Noir ” qu'elle a lu chez elle est entré spontanément dans la vie de la classe, comme Eluard et Aragon qu'elle a découverts et dont gauchement encore, elle marie les œuvres abouties et universelles à des pages  secondaires. Elle parlait du Vietnam dans sa lettre et nous retrouvons l'actualité découpée dans le journal local, ou cette même actualité recréée dans “ L'Enfant Vietnamien ” par Jacqueline, sa camarade de classe, d'une sensibilité affinée.

C'est un exemple modeste, un éclairage. Les trente et quelques autres dossiers avaient ce jour-là leur tonalité propre.  

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En feuilletant un dossier de l'autre classe de 4e jumelée à une classe algérienne d'Hadjout, on trouverait chez les uns ou les autres de nombreuses questions sur l'organisation coopérative de l'agriculture, sur le mariage musulman ou le chômage, sur les poètes algériens contemporains ou sur l'artisanat. On aurait la chance de vivre une partie du tournage de “ l'Etranger ” de Camus, de connaître des lieux qui lui étaient familiers ou encore de retrouver la grande enquête parue dans “ Le Monde ” sur la condition des immigrants algériens en France que nous avions dépouillée, par une incitation amicale, parce que nous nous sentions concernés pour répondre plus précisément à leurs questions. On sentirait dans les lettres de mon ami Mohamed Mokhtari qui accompagnent chaque envoi quelle joie nous avons éprouvée à travailler ensemble :  

“ La classe est toujours enfiévrée à la réception de votre courrier et à la préparation des réponses. Le français devient pour eux la matière la plus importante. Les collègues les encouragent et leur expriment leur satisfaction. Certains élèves sont heureux de le dire dans leurs lettres. ”

Et nous étions heureux comme des enfants quand de leurs colis de nourriture intellectuelle et affective émergeaient les boîtes de nougats algériens, de figues ou de dattes du village. Rien n'aurait pu nous empêcher d'y goûter à l'instant même, de plier des miettes dans un coin de feuille de copie pour une mère, un petit frère ou une sœur ! Et je me souviens aussi que certains chocolats fourrés aux liqueurs avaient posé de pénibles cas de conscience à des marocains pendant le jeûne du Ramadan.

C'est aussi cela la correspondance !  

Mais c'est encore une piste commune que nous décidons coopérativement de suivre ensemble et qui va nous souder étroitement. L'exploitation littéraire de textes libres sur la condition humaine nous avait amenés au “Vieil Homme et la Mer ” d'Hemingway. Cinq normaliennes partageaient notre vie scolaire. Elles préparèrent ensemble une fiche programmée destinée à aider les adolescents à mieux dominer l'ouvrage. Nous décidâmes d'expédier trente-cinq fiches à nos correspondants. Un temps raisonnable fut fixé pour la lecture. Chacun expédia puis reçut un travail personnel. Un débat fut ensuite organisé dans chaque classe de Laval et de Chamalières pour confronter les impressions, les réflexions, les approches personnelles. Une synthèse de ces débats accompagnée d'un reportage sur l'auteur utilisant des documents recueillis dans “le Magazine littéraire ” parvint à Laval et à Chamalières. Ce travail mené en profondeur avait ragaillardi les envois individuels en tonifiant du même coup la collectivité, responsable en bloc d'un témoignage intellectuel dont chacun se sentait participant. Sur cette lancée nos amis de Laval menèrent pour nous une grande enquête sur “Les Chouans ” de Balzac dont nous présentons quelques pages.  

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C'était encore d'une piste commune née d'un texte libre de Jean-Luc sur “ le travail à la chaîne ”et d'un texte de Jean sur “ les heures supplémentaires ”, avec échange en profondeur de réflexions, de textes d'auteurs, d'ouvrages plus philosophiques comme “ Le travail en miettes ” de Friedman ou d'auteurs autodidactes comme Cacérès, puis d'un débat libre sur “ les loisirs ” que nous était parvenue une enquête sur les clubs de jeunes de la ville correspondante avec interview sonore du secrétaire d'un foyer de jeunes.  

Et il y a bien sûr ces moments ineffables où chacun, ému, entend la voix de son correspondant. J'ai vu de grands garçons de 17 et 18 ans attendre la gorge serrée un message de l'ami lointain et demander à le réécouter plusieurs fois, dans un silence solennel. Mais ces choses-là ne gagnent rien à être dites : il faut les vivre au long des jours comme les choses simples, si simples qu'elles paraissent fausses ou évoquées avec passion.  

Je reconnais pourtant cette ferveur chez notre camarade Fernand Garnier du CES d'Ugines qui évoque la réception de la première bande magnétique des élèves de la classe de Se de Menzel-Bourguiba en Tunisie.  

“  L'arrivée de cette bande a suscité chez les élèves une attente passionnée. A écouter la voix de son correspondant, chacun a pressenti ou approfondi ce qu'est l'amitié. L'émotion est difficilement descriptible et nul doute que nous avons vécu là un grand moment d'enrichissement humain.

Le chant du muezzin nous a entraînés à une comparaison d'abord amusée puis très intéressée sur les rites religieux et surtout sur le chant religieux, chant grégorien en particulier. Nous avons écouté des disques et de là abordé le problème de la musique contemporaine. ”  

La bande suivante comportait un montage d'une quarantaine de diapositives commentées chacune par un élève qui improvisait sur un canevas établi par toute la classe. Claude Charbonnier, responsable en Tunisie de ces échanges, souligne en complément de la valeur affective l'intérêt éducatif de cette technique parlée. 

 Quant aux “ Uginois ” dit Garnier :  

“ Ce n'était plus pour eux “ Connaissance du Monde ”, c'était une étude personnelle d'un pays qui avait désormais un visage : celui du correspondant. ”  

Et l'on devrait multiplier les exemples pour donner une image plus authentique d'une jeunesse qui libère ses enthousiasmes et ses déceptions, qui s'arrache au troupeau, qui progresse dans la connaissance d'elle-même et de son temps mais l'essentiel est qu'à travers ces quelques témoignages isolés d'un contexte on sente que  

“ La vie est un torrent. L'éducateur ne peut pas s'opposer au torrent. C'est dans le sens et au rythme du torrent qu'il doit préparer et construire. Servez toujours et renforcez la vie. Redoutez plus le ballottement des rives indécises, ou le calme anormal de la mare à l'écart du flot, que l'impétuosité de la vie. Servez la vie. C'est en allant dans son courant que vous avez le plus de chance de l'orienter et de la dominer. ”

C. FREINET

(Essai de psychologie sensible)

 

QUELQUES PISTES POSSIBLES 

Qui parlerait à la jeunesse de ce qui l'intéresse, des questions qui sont pour elle sans réponses, des problèmes du monde actuel, serait déjà passionnément écouté ! Mais si, comme nous l'avons montré, ce dialogue touchant des intérêts si urgents s'instaure avec des jeunes du même âge dans le complexe d'une classe devenue collectivité dynamisante et créatrice, alors c'est une espèce de fièvre qui habite le groupe. C'est cette fièvre qui allume les regards à l'arrivée des colis. Point n'est besoin de beaucoup de paroles pour avertir. Que l'un d'eux m'ait vue à travers une vitre circuler dans un couloir chargée de colis, je sens qu'une connivence secrète s'est établie entre nous. Et je sais bien qu'à partir de cet instant-là, il sera difficile au maître traditionnel qui les a en cours de n'avoir pas trente présents absents. De quoi réfléchir objectivement sur les fins et les moyens de son enseignement !  

Rien que ce frisson de vie, ces mines ragaillardies, ces yeux qui parlent nous disent que les colis étant là... il faut oser bouleverser l'emploi du temps prévu et replanifier la semaine.

Les camarades du 1er degré auront suffisamment raconté ces moments de dépouillement pour qu'à quelques années près on transpose.  

Je voudrais plutôt proposer encore quelques exemples d'exploitation de contenu afin qu'on se persuade qu'à chaque instant de notre vie commune il y aura toujours une part du maître à savoir donner. 

 Certains éléments des envois, qu'ils soient individuels et donc recensés rapidement soit au tableau, soit sur un classeur personnel ou collectif, ou qu'ils ressortent des enquêtes collectives, amènent les adolescents à des prises de conscience  importantes comme le raconte Claude Charbonnier, toujours à propos des échanges Ugines-Menzel Bourguiba :  

“ A travers les réponses à la question “ Quelle est ta religion ? ”, les jeunes Tunisiens persuadés par ailleurs que les Français ne pouvaient être que catholiques ou protestants, ont découvert l'athéisme ce qui a amené certains d'entre eux à se poser le problème, insoupçonné : comment des gens peuvent-ils vivre sans religion ? D'où discussion collective sur l'idéal humain qui peut n'avoir aucune base religieuse, sur un style de vie dégagé de toute idée du sacré, etc., et découverte que certains auteurs, qu'ils connaissaient, refusaient l'idée de Dieu (Camus, etc.) ”.  

Voici une relation similaire de Fernand Garnier au moment même où le jumelage Chamalières-Hadjout nous amenait, à propos de la crise du Moyen-Orient, à une attitude réflexive voisine.  

“ Au moment où la crise du Moyen-Orient allait s'aggravant au point de prendre de plus en plus des proportions alarmantes, nos correspondants de Tunisie se sont mis à parler dans leurs lettres du problème juif.  

La Tunisie en tant qu'état arabe était directement intéressée par le conflit, et les adolescents reflétaient alors, de façon caricaturale souvent, ce qu'ils entendaient autour d'eux, des deux côtés de la Méditerranée d'ailleurs : “ Je déteste les Juifs parce que tout le monde les déteste ”, devait écrire l'un de nos correspondants.

Cette prise de position suscita dans notre classe des réactions passionnées et même d'incompréhension totale menaçant de briser les liens que nous avions construits. Il fallait expliquer, discuter. Nous nous sommes alors orientés dans deux directions :

-approfondir la discussion, inviter à une réflexion dans les lettres qui seraient envoyées,

-débattre du problème entre nous car il n'existait aucune unanimité dans les points de vue et aucune clarté.

Qu'est-ce que l'antisémitisme ? Pourquoi l'antisémitisme ? Il était impossible d'en parler sans déboucher sur l'idéologie qui se faisait fort de réaliser la solution finale de la question juive : le nazisme.  

C'est ainsi que nous avons eu successivement :

-une conférence d'élève sur l'antisémitisme au Moyen Age : statut social et commercial des Juifs, on parla d'Ivanhoé, de W. Scott, du “Marchand de Venise” de Shakespeare que certains étaient venus voir avec moi au théâtre et que beaucoup avaient lu en livre de poche ;

-une conférence sur “le Journal d'Anne Frank ”,

-une conférence sur les camps de concentration à l'aide de la BT et de documents envoyés par l'ambassade de Pologne.

De là, la recherche se scinda en deux directions :

-La résistance française au nazisme: conférence d'élève sur Jean Moulin (BT), causerie par un ancien résistant sur la lutte locale,

-Le racisme en tant que phénomène plus large et caractéristique de notre temps :

a) problème noir aux Etats-Unis,

b) débat sur l'attitude des Français en face des Nord- Africains venus en France.

Evidemment ce fut un travail étagé sur plusieurs semaines qui fut possible car il était poursuivi en histoire, géographie, instruction civique et français, et surtout qui s'enrichissait chaque jour de l'actualité : journaux, télé. Il a entraîné la classe à la lecture de nombreux livres : Black Boy, La case de l'oncle Tom, Pleure ô pays bien-aimé, etc.

La correspondance avait créé la motivation. Chacun s'analysait au plus intime de lui-même, cherchait à mieux se connaître et à mieux comprendre son temps. ”  

C'est une autre piste encore que les échanges du lycée de Blois avec le Cameroun nous propose :  

“ Souvent, c'est un mot, une réflexion d'une correspondante à son amie qui déclenche une lettre collective.

Une jeune Camerounaise parle à sa correspondante de Blois de la case de sa grand-mère chez qui elle a passé ses vacances. La classe aimerait avoir des détails précis sur cette forme d'habitat ; la lettre collective est née : collectivement, nous dressons une série de questions sur le plan, les matériaux des maisons de la région de Foumban, à la campagne et en ville. En retour, nous avons reçu une lettre collective, très documentée, illustrée de dessins et de photos de maisons traditionnelles et modernes.

Le patois et l'ancien français, la magie, les fiançailles, l'internat, ont été les thèmes traités par lettres collectives, à partir des lettres individuelles, reflets très souvent authentiques de la vie, des intérêts, des lignes de recherches de nos adolescents. ”

Jeanne VIGNY

(Lycée Marguerite de Valois, Angoulême).  

Et je voudrais conclure en montrant comment dans une classe de 3e spéciale (année après le BEPC recueillant des élèves qui en principe abandonnent leurs études et se destinent à des concours   administratifs) qui vivait depuis trois ans dans cette ambiance pédagogique, nous avions, en plus de nos correspondants réguliers du second cycle marocain, mené parallèlement plusieurs échanges collectifs sur des sujets précis, notamment avec le lycée de Nérac.  

“ Notre journal “ Joie de Vivre ” était parvenu à Nérac. Un texte libre “ A qui la faute ? ” avait cristallisé l'intérêt d'une classe de première. Ils nous proposèrent de mener ensemble, à partir d'un canevas établi par quelques-uns d'entre eux, une enquête sur l'adolescence délinquante. Un temps fut fixé pour ces recherches et quelques semaines plus tard mes 3e expédiaient tous les questionnaires remplis à Nérac avec une lettre. Il faut dépouiller chaque réponse au questionnaire comme l'ont fait depuis des étudiants en psychologie pour découvrir la masse  d'informations personnelles projetées par chacun inconsciemment. Quelques lycéennes firent une synthèse de nos travaux, des leurs. Elle représenta pour nous un document, et il serait peut-être intéressant de la publier dans sa totalité. L’aventure intellectuelle fut parallèlement passionnante : Rabelais, Montaigne, tout l'Emile de Rousseau, Les Dits de Mathieu de Freinet, des passages du poème pédagogique de Makarenko, de Pestalozzi que j'avais retrouvés jaunis et poussiéreux à la bibliothèque pédagogique du Puy-de-Dôme, occupèrent nos heures nombreuses dans ce contexte libéral puisque indéfini de ces classes que l'on sacrifie. A côté de ces maîtres, Cesbron, MaIson prirent place. Nous vécûmes là de chauds moments et 75% de ces adolescents reprirent après cette année de très bonnes et même pour certains de brillantes études dans le second cycle. Ils se souviennent tous encore de ce chantier. ”  

Ces quelques témoignages de différentes classes donnent un aperçu des possibilités insoupçonnées d'exploitation des échanges tant sur le plan affectif qu'intellectuel ou artistique de cette sorte de communion des êtres qui se livrent individuellement et dans le groupe dont le maître est participant, à une tâche exaltante, frottant et limant leurs esprits et leurs cœurs à d'autres esprits et d'autres cœurs qui en se construisant, en s'affinant, les aident à se construire, à s'affiner, à porter fruit.

MOTIVATION DE L'ENQUÊTE SOCIOLOGIQUE 

Le texte libre 

A QUI LA FAUTE ?

On sonne…c'est la police.
- Votre fils est là ? Nous venons pour l'arrêter : il a volé une voiture avec une bande de copains…

- Lui ! Un si bon petit ! Non. Ce n'est pas possible. ..Jamais je n'aurais pu l'imaginer ” 
Paroles désespérées des parents à qui la police vient annoncer un jour que leur fils ou leur fille doit se rendre au commissariat pour y subir un interrogatoire.

A qui la faute ?  

C'est ce que nous voulons essayer d'analyser tous ensemble car la société a tendance à accabler l'adolescent fautif et à voir tous les jeunes à son image. Nous ne voulons pas qu'on rejette d'emblée un jeune qui a pu commettre une erreur sans se de­mander s'il est seul à être responsable. Nous ne voulons pas non plus être tous mis sur le même plan. Comment s'expliquer cet­te attitude désemparée des parents face aux révélations précédentes ?  Pourquoi affirment-ils : “ Non. Ce n'est pas possible... ” ? Cela laisserait supposer qu'ils connaissent bien mal leur enfant, du moins qu'ils ne connaissent pas le coin secret où, sous une docilité feinte, se trament les révol­tes enfantines, se modèle leur vraie personnalité. Dans toutes les têtes d'enfants, dans nos têtes  d'adolescents, le meilleur et le pire y sont enfermés. Comment se peut-il que même l'enfant vivant dans un contexte familial normal prenne des habitudes de dissimulation ? C'est peut-être que les parents crient trop souvent et se plaignent sans cesse d'une mauvaise note et d'une mauvaise place…de réflexions, de questions trop nombreuses. L'enfant a besoin de paix, de réconfort. Il cèdera pour éviter les histoires, il apprendra à dissimuler, à frauder même pour être tranquille. A partir de ce moment-là, il vivra sa vie secrète, vie affective nourrie trop souvent par les magazines “ dits pour enfants ”, les feuilletons “ à suivre ” de la radio, par le cinéma à la publicité tapageuse et la télévision qui semble croire que seuls les coups de feu amusent les petits…

Pourquoi ne pas vivre ses rêves ? Tout paraît si facile ...  

Tellement plus que la vie de ce père qui se plaint en avalant son potage de son travail fastidieux, de son salaire insuffisant.  

Les jeunes ont besoin de respecter et d'admirer leurs parents. Ce n'est pas parce que vous serez sévères, à bon escient, que votre enfant vous aimera moins. Non, il a besoin de votre exemple, de votre présence lucide et solide.  

Elever un enfant, c'est lui offrir une vie familiale sereine, un climat affectif riche pour qu'il s'épanouisse pleinement, mais c'est aussi lui permettre de prendre des responsabilités, c'est l'aider à assumer des libertés de plus en plus grandes.  

Aimer un enfant, ce n'est pas en faire un prisonnier :

Une cage dorée est toujours une cage.  

Parce que l'enfant ou l'adolescent surtout, a besoin d'une affection, d'une force, d'une liberté qu'il ne trouve pas chez lui, il tombera sous la main du plus entreprenant de ses camarades. Si ce garçon l'entraîne vers de faux exploits… tant pis ! Aux parents la désagréable surprise.  

Annie MOREL

et ses camarades.

 

LE SCHÉMA DE L'ENQUÊTE

proposé par les lycéens de Nérac à leurs correspondants de Chamalières

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SYNTHÈSE DES TRAVAUX (extraits)

 

COMPTE RENDU DE L'EXPOSE DU 14 JUIN SUR LA JEUNESSE DELINQUANTE 

Qui sont-ils ? 

“ 30 000 garçons sur lesquels on a collé à la hâte une étiquette délinquants. Des garçons inadaptés, agressifs, violents, tarés parfois même mais aussi terriblement vulnérables, fragiles sous leurs airs de matamores, instables, influençable. Des garçons en pleine crise. Crise qui chez eux prend une allure de révolte et d'opposition brutale à une société dont ils se sentent rejetés et qu'ils ont pris en haine. ” (Rallye Jeunesse)  

Les causes d'après les réponses 

1°) Milieu familial en tête 50 % qui comprend : parents séparés, alcooliques, pauvreté qui permet l'existence de taudis ou même la vie impersonnelle des grands ensembles, laissez aller de la discipline de l'éducation, les parents travaillant toute la journée au dehors. Il arrive aussi que des parents battent leurs enfants : manque d'affection. Les

fréquentations rentrent dans le milieu familial.  

2°) La société en deuxième position. Elle ne s'occupe pas assez des jeunes, l'enseignement n'est pas  assez prolongé. Lorsque les plus jeunes quittent l'école, ils vont travailler à l'usine le plus souvent. Ce métier est harassant et au-dessus de leur force. Ils cherchent donc leur plaisir et leur consolation dans la drogue et la violence (mauvaises lectures, films, télévision).  

3°) L'inactivité, surtout dans les grandes villes où les tentations sont les plus fortes et les plus diverses. Ils se regroupent en bandes qui ont leur “ caïd ” qui, en général, est le plus fort physiquement. Ces bandes ont leur quartier général dans un terrain vague ou un baraquement quelconque où ils viennent partager le butin. Ils ont des signes distinctifs : vocabulaire, habillement... on peut remarquer que ces enfants sont très précoces de caractères.  

4°) Un dernier lieu le caractère vicieux du gosse ; personnellement je n'y crois pas. Je crois à l'hérédité ce qui ramène au milieu familial.

 

LE VOYAGE-ECHANGE 

Quelques camarades ont eu la joie de couronner une année de travail en commun par le voyage-échange. Amboise Feuillet, du CEG de Le Teilleul (Manche), donne un compte rendu impressif d'une journée passée à Putanges (Orne), chez les élèves de notre camarade Janine Pacory :  

“ Le voyage-échange apparaît comme le reflet et le couronnement de la correspondance et du travail libérateur de toute l'année. Aussi n'est-il plus possible de le confondre avec les sorties scolaires habituelles ou même les rencontres de deux groupes brutalement jumelés. Ici les deux classes vont se réunir pour célébrer leur fête, pour jouir ensemble de ce que, pas à pas, elles ont appris à aimer tout au long de l'année.

Et immédiatement cette journée devient placée sous le signe de la joie simple et de l'émotion. L'adolescent qui a voulu apporter un énorme bouquet ne retrouve-t-il pas le geste naturel de l'offrande ? L'adolescente qui a mis sa plus belle robe montre bien sûr son besoin d'apparaître sous un jour favorable mais parallèlement son souci de ne point décevoir.

Viviane qui, sur le point d'arriver chez les correspondants, devient véritablement nerveuse et ne sait plus si elle doit laisser ses longs cheveux courir sur ses épaules ou si elle doit les rassembler pour retrouver la simplicité, montre encore la coquetterie propre à l'adolescence mais aussi le besoin de se contrôler, de se dépasser.

L'attitude des correspondants qui nous reçoivent sera riche de la même généreuse attention, du même désir de nourrir l'amitié, de la même exigence qui tente d'assumer les tâches véritables. L'éducateur qui pensait connaître ses adolescents, qui les savait capables de s'organiser, les trouve soudain devenus plus solides.

Il est surpris par la richesse des activités prévues pour ce jour, par le travail de préparation qui a dû être nécessaire et qui s'est fait sans qu'il le dirige. Il découvre la présence et le savoir-faire de certains de ses élèves transformés en animateurs compétents. Il apprécie la délicatesse qui n'oublie personne, pas même le chauffeur du car qui partage nos activités. Enfin, il se réjouit que son rôle se soit réduit aux premiers instants de la rencontre ci rapprocher ceux qui restaient timides malgré les échanges de l'année. ”  

Karvain du CET de Riom évoque plus en détails le voyage d'une de ses trois classes jumelées au CET d'Auray. Les élèves avaient échangé pendant l'année des lettres, des expositions d'histoire et géographie, des comptes rendus de “ tables rondes ” sur sujets libres, des comptes rendus de visites d'usines, des travaux libres, des produits du terroir.  

PRÉPARATION DU VOYAGE-ÉCHANGE

-Accord de l'Académie à condition d'être deux professeurs pour la surveillance des 35 élèves.

-Distance aller-retour : l 200 km plus 300 km de visite à Auray soit l 500 km.

-Accord des Directeurs de Riom et d'Auray et des Inspecteurs d'Académie.

-Les élèves et les accompagnateurs de Riom seront hébergés par le CETG d'Auray.

-Le voyage-échange ne concerne que la classe de l C3 et ses correspondants à Auray.

-Financement : 40,00 F sont demandés à chaque élève (le conseil des parents d'élèves prend à sa charge la participation financière de quatre élèves nécessiteux). Cette participation des élèves représente le tiers environ des frais engagés. Les deux tiers restants sont pris en charge par la caisse du Foyer socio-éducatif du CET de Riom.

-Durée du séjour : trois jours.

-Choix des dates : pour déranger le moins possible l'internat, nous partons le vendredi 2 juin ci 20 heures. Nous voyageons de nuit à l'aller et au retour. Nous quittons Auray le lundi 5 juin à 20 h pour arriver à Riom le mardi 6 à 8 h.

Nous fixons cette date début juin pour avoir un mois avant la sortie et pouvoir exploiter notre voyage.  

PROGRAMME

Samedi : Visite du CET. Flânerie à Auray. Visite du golfe du port du Bono. Ostréiculture. Larmor Baden. L'Île aux Moines. Les Mégalithes.

Veillée : Présentation historique de la région par M. Jaffré, journaliste à la “ Liberté du Morbihan ”.

Dimanche : Carnac. Tumuli. Pique-nique à l'isthme de Quiberon. Côte sauvage.

Veillée : Folklore breton et auvergnat avec le Bagad de Brech et Flour de Brousso.

Lundi : Lorient : La criée. La fabrique de glace. Le port. Le chalutier.

Repas au CET de Lanester. La base sous-marine.

Départ 20 heures.  

PRÉPARATION PAR LES ÉLÈVES :

-Enquête préalable sur la Bretagne.

-Etude des villes traversées.

-Carte de l'itinéraire.

-Tirages individuels du programme, de l'itinéraire, du texte de présentation des villes, etc.  

DÉROULEMENT :

Autodiscipline parfaite. Le programme est respecté à peu de chose près. Aucun incident.

Nous avons travaillé avec deux appareils photos, un magnétophone portatif. Nous avons pris 120 photos payées avec les fonds communs. Excellent accueil de l'administration. Au cours du repas d'adieu nous avons offert vins et fromages d'Auvergne à tous nos hôtes ainsi qu'un souvenir à Bricon et au Directeur, M. Lubert.

EXPLOITATION :

Pendant tout le mois de juin, alors que toutes les autres classes étaient plus ou moins désorganisées, les élèves de 1 C3 ont fourni un gros travail et ont réalisé un magnifique album en 30 pages 60 cm X 40 cm dont voici le plan..

1.L'arrivée,

2.Présentation du CET,

3.La ville d'Auray,

4.La mer d'Auray,

5.Le Morbihan : paysages,

6.Origine du peuplement,

7.Les Tumuli,

8.Les alignements,

9.Légendes bretonnes,

10.Folklore,

11.Un port de pêche,

12.Visite d'un bateau, la vie à bord,

13.La criée,

14.La fabrication de la glace,

15.La mise à l'eau d'un chalut,

16.Une base sous-marine,

17.Un sous-marin,

18.L'ostréiculture,

19.Recettes des huîtres,

20.Les adieux. Lettre collective. Exposition des travaux en fin d'année. 

IMPRESSIONS D'ELEVES : 

Extraits de la lettre des Riomois :

 “ Dès notre arrivée à Auray, nous avons été surpris très agréable­ment par votre accueil chaleureux. Très vite nous avons sympathisé. En entrant dans votre CET, nous avons eu l'impression d'entrer dans un parc de verdure où les élèves semblaient libres. On se croyait en famille...

Nous avons aimé l'odeur de la marée et le bruit de la mer qu'O... a enregistré au péril de sa vie.

Nous avons fait un référendum pour savoir quelles sont les excursions qui ont le plus intéressé. C'est d'abord la visite de la base sous-marine, la criée aux poissons, puis la promenade à la presqu'île de Quiberon, l'ostréiculture et enfin l'étude préhistorique. ”  

Lettre réponse des élèves d'Auray :  

“ Votre arrivée fut une surprise pour tous. Nous étions contents de nous retrouver avec des camarades presque inconnus mais très ai­mables et souriants malgré la fatigue du long voyage nocturne... Dans votre lettre vous nous disiez que vous vous étiez crus en famille, pour nous il en était de même, En frères, nous avons fait les lits, puis nous avons mangé et nous nous souvenons de la dégustation de votre excellent fromage, de la finesse de votre gwenn-rû... Lorsque nous nous rendrons (?) dans votre Auvergne natale nous espérons, aussi bien qu'aux sables blancs, pique-niquer dans vos verts pâturages où nous ferons griller les poulets au-dessus d'un volcan suffisamment éteint. Qu'y aura-t-il à enregistrer là-bas qui soit l'équivalent du bruit de la mer ? ”

Cette connivence humoristique qui lie ces soixante-dix adolescents, cette fraternité découverte dans la vie commune témoignent de la grande conquête humaine de nos techniques. 

VERS UN ELARGISSEMENT DES ECHANGES

A TOUTES LES MATIERES D'ENSEIGNEMENT  

Tant que des unités pédagogiques expérimentales ne peuvent être mises en place, force nous est de fractionner nos expériences et de minimiser certains intérêts de la jeunesse pour des sujets pourtant passionnants.

Quelques échanges limités ont été réalisés en géologie, mais il manquait souvent aux maîtres responsables le coéquipier littéraire qui aurait humanisé ces échanges.

Des expériences s'amorcent aussi en technologie.

Un travail plus approfondi a été réalisé depuis trois ans en géographie grâce à des “circuits” organisés avec la participation de différentes écoles de France. Notre camarade Pierre Andarelli, qui a été l'un des participants, relate cette expérience.  

UNE EXPERIENCE DU SECOND DEGRE : LE CIRCUIT GEOGRAPHIE 

A une époque où les livres n'ont jamais été aussi beaux, les documents aussi variés, et les appareils audiovisuels aussi perfectionnés, nous avons été quelques-uns au sein de la commission du second degré, à ressentir le besoin d'autre chose.

 A cinq ou six, nous avons décidé de nous envoyer des études réalisées à partir de travaux d'élèves et de les faire circuler entre nous.

Ainsi est né le circuit géographie. (Nous avons des classes de 3e et le programme porte sur la géographie de la France).  

1. Responsabilité des élèves :

Lorsqu'un maître a décidé d'entrer dans le circuit, tout reste à faire. Les élèves doivent pouvoir, à leur tour, refuser ou assumer cette responsabilité. Lorsque mes élèves de Haute-Savoie ont accepté d'entrer dans le circuit pour réaliser une étude sur “ La vie dans les Alpages ”, c'est un peu parce qu'ils avaient compris qu'ils pouvaient recevoir et apporter quelque chose à des élèves inconnus de Normandie, de Beauce, des Charentes-Maritimes ou du Bas-Quercy. C'est dans la mesure où les élèves “ répondent ” à une sollicitation, qu'ils sont “ responsables ”.  

2. Déconditionnement :

A partir du moment où d'autres que lui s'interrogent sur sa région, l'élève voit sa ville, son terroir ou sa zone industrielle avec un regard neuf. Il se déshabitue. Il va se mettre à “ regarder ” ce qu'il “ voyait ” tous les jours ; à se poser des questions, à mettre en question ce qu'il trouvait banal, à force d'habitude.  

3. Mise en chantier :

Chaque élève, individuellement ou à l'intérieur d'un groupe, va être sollicité selon ses goûts, ses aptitudes.

Chantal, dont le père est bûcheron se charge d'une enquête sur le bois. Marie-Claude illustrera le travail de son amie, par un montage photographique. Patrick, qui a vécu en alpage, se fera reporter, à l'aide d'un magnétophone, et Roland, pour l'aider deviendra meneur de jeu.

Catherine exploitera des documents ; Jean-Marc reprendra un exposé réalisé l'année précédente, sur la fabrication du reblochon.

Chacun a sa tâche, sa responsabilité. Il n'y a plus de forts ni de faibles, mais des ouvriers au travail, attelés à une œuvre commune.  

4. Profit :

De ces travaux variés naissent :

-un montage photographique

-un enregistrement sur bande

-des croquis, des dessins

-des témoignages de vie

-un exposé

qui, parfois très rapidement, parfois dans un temps plus long, font l'objet d'une communication à la classe.  

Le profit semble évident pour les élèves qui ont participé à l'élaboration de ces travaux, comme pour ceux qui en prennent connaissance.  

5. Risque de confusion :

Cependant, il ne faut pas penser qu'il suffit de rassembler une somme d'exposés et de documents apportés par les élèves, pour constituer un envoi valable pour le circuit géographique.

En effet, ces travaux, si vivants et intéressants soient-ils pour la classe qui les a élaborés, ne sont pas forcément intéressants, ni même utilisables dans leur forme brute, par une autre classe.

Ainsi, l'exposé de Jean-Marc a été vivant, parce qu'il en était l'auteur, que ses connaissances reposent sur une expérience, qu'il est allé bien au-delà de ce qu'il avait écrit.

Mais que restera-t-il de la vie de Jean-Marc si son exposé est lu dans une autre classe, par un élève qui ignore tout du même sujet ?

Si l'enregistrement de Patrick nous intéressa, nous avons pensé que les conditions d'enregistrement étaient trop défectueuses pour que d'autres puissent l'écouter avec intérêt.

Si nous avons eu du plaisir à regarder les photos de Marie-Claude, car chacun y reconnaissait un visage ou un paysage, nous avons pensé qu'elles étaient trop floues pour des correspondants inconnus, et les élèves ont préféré s'adresser à l'artisan du village.  

Cela met en évidence le fait que le circuit géographie ne doit pas être confondu :

-avec des travaux du genre “ exposé” que les élèves réalisent pour eux et pour leurs camarades de classe ;

-il ne doit pas être confondu non plus avec une correspondance classique, dans laquelle des travaux du type de ceux que nous venons d'évoquer, pourraient évidemment être inclus. Certes, on doit être exigeant avec des correspondants réguliers que l'on connaît bien. Mais on doit l'être bien davantage encore avec des correspondants qui ne recevront qu'un seul envoi.

Dans le premier cas, il y a relation entre des personnes, alors que dans le second, il y a relation entre des groupes.

Le circuit géographie, s'il se rapproche des travaux de type “ exposé ” et d'une correspondance classique, ne peut cependant être confondu avec eux.

Ce circuit a une nature spécifique.  

6. La part du maître :

Ces travaux ne pouvant qu'exceptionnellement être expédiés dans leur état brut, il me semble que c'est là, surtout, que se situe la part du maître.

A titre d'exemple, et non pour me citer en exemple, ma part ne porta pas sur le contenu, mais sur la façon de présenter les choses.

J'ai pensé que les travaux réalisés par mes élèves étaient trop disparates pour que ni les élèves, ni même le maître qui recevraient notre envoi, aient le goût et le temps d'en tirer une exploitation valable.

J'ai essayé de faire œuvre de synthèse, toujours du point de vue des élèves auxquels elle était destinée.

J'ai réalisé une bande programmée qui peut être utilisée exclusivement par un ou des élèves, sans que le maître ait à intervenir.

Cette bande peut être utilisée diversement :

-elle peut être faite individuellement par les élèves qui le désirent,

-elle peut être réalisée par un élève ou un groupe qui désireraient faire un exposé. Un exposé qui, cette fois, me semble-t-il, a toutes les chances d'être vivant.

Je ne prétends pas que ce soit un idéal. Je pense que nous devons apporter chacun notre part, en tenant

compte de notre tempérament. Mais je pense que nous devons intervenir, ne serait-ce que parce que cette intervention dispense les maîtres gui recevront notre colis, d'avoir à le faire eux-mêmes au moment du dépouillement.

Je dois dire que j'ai expérimenté les deux sortes d'envois :  

1°.il y a quelques années mes élèves avaient expédié des exposés fort intéressants, mais dans leur état brut : l'envoi n'a semblé avoir intéressé ni les maîtres, ni les élèves auxquels il était destiné ;

2°.cette année, j'ai apporté la part que j'ai dite. Notre envoi a semblé intéresser élèves et maîtres. Mais c'est à eux de faire notre critique et de dire l'usage qu'ils ont pu faire de nos travaux.

 7. L'envoi :

On apporte bien sûr un grand soin à la présentation matérielle, et même à la confection du colis. Car, rien ne doit partir d'une classe qui sente le relâchement, la négligence.

Mais ce travail n'a pas été fait pour lui-même. Un jour vient où cette œuvre, que la classe a voulu chef-d’œuvre, est expédiée : c'est le temps du partage.

Elle ne nous appartient plus. Elle va être soumise aux regards et au jugement des autres.

Non seulement nous ne craignons pas, mais nous attendons cette critique fraternelle des élèves et des maîtres.

Nous appelons et sollicitons cette mise en question sans laquelle notre œuvre ne serait pas achevée et sans laquelle il ne peut y avoir de progrès.  

8. Les joies du partage :

Nous avons donné un peu, mais nous allons recevoir beaucoup.

Un jour en effet, un colis est là, préparé par des inconnus aux mains attentives. La géographie alors prend une dimension nouvelle. Et je ne peux m'empêcher de penser à ce passage de Terre des Hommes où St-Exupéry, à la veille de son premier vol, ressent le besoin d'aller chercher chez un ancien, Guillaumet, cet “ autre chose” qu'aucun livre ne contient :  

“ Quelle étrange leçon de géographie je reçus, ha! Guillaumet ne m'enseignait pas l'Espagne, il me faisait de l'Espagne une amie... Il ne me parlait pas de Guadix, mais de trois orangers qui, près de Guadix, bordent un champ. “ Méfie-toi d'eux, marque-les sur ta carte ”. Et les trois orangers y tenaient désormais plus de place que la Sierra Nevada.

Il ne me parlait pas de Lorca, mais d'une simple ferme, près de Lorca. D'une ferme vivante. Et de son fermier. Et de sa fermière. Et ce couple prenait, perdu dans l'espace, à l500 km de nous, une importance démesurée. Bien installés sur le versant de leur montagne, pareils à des gardiens de phare, ils étaient prêts sous leurs étoiles à porter secours à des hommes. ”  

Sans vouloir être prétentieux, il me semble que par ce circuit nous essayons d'être, les uns pour les autres, des Guillaumet.

Pour notre classe, la Basse-Normandie c'est ce jeune propriétaire qui a du mal à payer son tracteur.

La Charente-Maritime, c'est la voix de cet agriculteur avec ses inflexions et ses intonations qui nous raconte ses canaux et ses peupliers.

Et, de ce grand domaine de la Beauce, nous gardons à jamais l'image de cette charrue que la mécanisation a rendue inutile, mais qui a trouvé une nouvelle fonction, et qui est posée sur une immense pelouse, belle comme une stabile de Calder.  

Conclusion :

Certes, la géographie repose sur des chiffres et des statistiques. Elle est objective et impersonnelle.

Mais pourquoi resterait-elle une matière abstraite ?

Il me semble que, si nous pouvons quelque chose pour que les hommes apparaissent ailleurs que dans des chapitres qui leur sont réservés à la rubrique de la population, nos efforts ne sont pas inutiles.

Nous savons que ce circuit n'est pas parfait.

Nous ne prétendons pas, par lui, nous passer des livres, des documents ni des appareils audiovisuels.

Nous n'avons pas, non plus, la prétention de recouvrir la totalité du programme.

Nous pensons seulement que ce peut être un moyen de relativiser et de vivifier l'enseignement de la géographie. 

MATHEMATIQUES ET CORRESPONDANCE 

Les pistes d'échanges s'ouvrent en mathématiques. Notre camarade Astre du lycée technique de Mazamet dessine l'avenir d'une nouvelle mathématique familière.

Sujet insolite sans doute, oublions-le un instant et suivons dans leur classe les maîtres qui ont naïvement demandé à leurs élèves : “Voudriez- vous avoir des correspondants ? ”

Si poser une telle question est un peu se conduire en apprenti sorcier, l'enthousiasme qu'elle déclenche est toujours bénéfique.  

C'est en effet avec une joie débordante que ces élèves de cinquième accueillent chaque quinzaine les lettres de leurs correspondants et, c'est bien là le miracle, cette joie ne faiblit pas lorsque apparaît le contenu :

-Veux-tu faire ce problème ?

-Peux-tu résoudre cette équation ?

Mais, le désir d'envoyer des travaux originaux fait progressivement évoluer le dialogue :

-Essaie de trouver mon âge, celui de mon père est le triple de celui de mon frère, et mon frère…

 Les problèmes traditionnels reprennent vie !

 

En fin d'année, Rémy commente son projet d'envoi :

-Monsieur, j'ai écrit cinq équations avec les lettres a, b, c, d, e. Si je remplace a par 5, b par 3, c par 4, d par 2 et e par 0 ça va bien.

Comment Rémy aurait-il pu, en cinquième, découvrir un système de cinq équations à cinq inconnues et réussir sa résolution s'il n'avait eu envie d'envoyer à son correspondant quelque chose de nouveau ? Dans ces trois classes de sixième, se tenant régulièrement au courant de leurs créations, un puissant besoin de communication a permis des découvertes passionnantes.  

Dès le début, les mathématiques servent de moyen d'expression : les diagrammes de Venn donnent plus de richesse au traditionnel plan de classe, des flèches indiquent les permutations des élèves dans leur salle et un fichier de cartes perforées donne tous les renseignements désirés par les correspondants, leur permettant en outre de découvrir union et intersection d'ensembles.

Pour organiser un voyage chez leurs nouveaux camarades, les élèves d'une de ces classes de sixième mettent en œuvre graphiques, cartes et curvimètres (cet appareil a même été redécouvert à cette occasion). Apparaissent ensuite des créations relatives aux transformations géo­métriques (translation, dilatation) et dans une des classes une fillette expédie deux albums (intersection de droites, puis d'angles et de droites) et enfin un travail d'une grande valeur sur la symétrie et l'inversion appréhendée comme une sorte de symétrie par rapport à un cercle. Les mathématiques, de moyen d'expression, sont redevenues objet d'étude mais elles sont désormais vivantes.  

Il serait possible de citer d'autres correspondances, chacune a son caractère. La première a permis d'animer des mathématiques traditionnelles, la deuxième a renouvelé ces mathématiques mêmes ; une troisième a transformé le climat affectif de la classe, une autre, amorcée en première a éclairé l'enseignement des statistiques ; toutes ont apporté un ferment de modernisation.  

Prenons pour dernier exemple cette classe dans laquelle l'annonce d'une correspondance a conduit les élèves à mettre en place une coopérative. Il fallait de l'argent pour les envois, pour aller voir les “ corres ”. Il fallait des responsables pour rassembler les travaux, pour les expédier ; il en fallait aussi pour rendre possible la lecture des lettres reçues ; il fallait enfin une organisation de classe permettant un travail de recherche. Nous pourrions déduire de tout cela que la correspondance est un merveilleux outil, ce serait la rabaisser car si, dès qu'elle est proposée, elle provoque un mouvement irrésistible, c'est avant tout parce qu'elle est l'annonce d'une amitié.  

Les documents de libre recherche recueillis cette année par la Commission mathématique laissent augurer qu'il y aura bientôt à l'ICEM une mathématique des correspondances baudelairiennes que le langage moderne aidera à appréhender, à traduire comme la poésie.  

LANGUES VIVANTES ET CORRESPONDANCE 

Et nos camarades linguistes qui, depuis plusieurs années, suivaient nos recherches d'adaptation  d'expression libre, ont retrouvé eux aussi le chemin naturel de la culture...  

Michel Bertrand, du CEG de Nouâtre, l'a démontré dans le dossier pédagogique n° 27 “ L'enseignement des langues ”.  

NOTRE MOUVEMENT VIT A L'IMAGE DE NOS CLASSES 

Notre mouvement vit à l'image de nos classes du vaste brassage d'idées échangées par correspondance.  

Il suffit de relire au hasard les pages historiques de Naissance d'une pédagogie populaire (BEM n° 20-23 et 35-38 d'Elise Freinet) pour retrouver ce besoin fondamental d'échanges permanents dont Freinet a toujours eu le souci.  

Page 58, tome l :  

“ Le soir, tardivement, il rédige des circulaires pour les camarades, visant à créer cette union permanente des artisans d'une même œuvre. Il est des circulaires tapées à la machine, d'autres tirées à la pâte à polycopie. 

PREMIERE LETTRE CIRCULAIRE :

Le 27 juillet 1926,

Le nombre des écoles travaillant avec l'imprimerie va toujours en augmentant. Nous étions deux seulement l'an dernier. Nous serons six au moins en octobre prochain.

Pour l'expérimentation d'une technique à ses débuts, une collaboration constante de tous est absolument indispensable. Nous mettons en commun nos remarques, nos trouvailles, nos déboires, ou nos erreurs aussi, afin de nous aider mutuellement. Je vous prie de m'écrire longuement, soit pour demander, soit pour donner des renseignements. Je ferai mon possible pour que chacun de vous profite de ces correspondances.

L'organisation de l'échange d'imprimés entre écoles doit être notre première préoccupation. Nous avons prévu :

1°) Un échange journalier entre deux écoles d'un niveau à peu près identique.

2°) Un échange mensuel, automatique, entre toutes les écoles travaillant avec l'imprimerie.

 

L'échange journalier entre deux écoles est le plus délicat. Il faut, autant que possible, que les deux classes se comprennent parfaitement, et que, en même temps, elles se complètent. C'est pourquoi je ne puis pas, arbitrairement, décréter que telle école échangera ses imprimés avec telle autre. Afin d'établir ces communications dans les meilleures conditions possibles, je vous demande de me donner sans faute, et très complètement, les renseignements suivants :

-Quel est le niveau de votre classe ? CP et E, CE, CM, CS, etc., en précisant au besoin.

-Quelle est la structure de la classe ? Combien de divisions ? Quelles divisions imprimeront principalement ?

-Description sommaire du milieu - ville ou village, paysan ou ouvrier, industries locales, etc.

-Parmi les écoles mentionnées ci-dessous, dites celles que vous voudriez choisir comme correspondantes.

 L'échange journalier ne peut guère se faire qu'en France, coût : 0 F, 20. Les envois à l'étranger coûtent 0 F, 25.

 Voici la liste des écoles possédant une imprimerie :

Freinet, Bar-sur-Loup (A.-M.). - Mlle Ripert, Beni-Saf (Oran). - Van Meer, Bruxelles.- Bordes, Saint-Aubin-de-Lanquais (Dordogne). - Daniel, Trégunc (Finistère). - Primas, Villeurbanne (Rhône), auxquels s'ajouteront sans doute avant octobre : Alquier, Vias (Hérault). - Alziary, Bras (Var). - M. Ad. Ferrière, Genève, et quelques autres. Il faut que nous soyons prêts pour octobre. Je compte sur votre réponse.  

P.S. Dans une prochaine lettre, je vous entretiendrai du choix et de la fourniture du papier, ainsi que d'un mode pratique de reliure des feuilles imprimées. 

Je viens de terminer le compte rendu général de notre expérience d'Imprimerie à l'école. En attendant que le livre soit édité, je communique à nos collaborateurs une copie de mon travail. Je vous prie de le garder le moins possible afin que le roulement soit assez rapide (cinq à six jours doivent suffire).  

ORDRE DE LA CIRCULATION 

M. René Daniel, à Trégunc (Finistère). - M. Primas, 124, cours E. Zola, Villeurbanne (Rhône). - Mme H. Alquier, à Vias (Hérault).-  M. P. Bordes, à Saint-Aubin-de-Lanquais (Dordogne).-  Mlle Ripert, à Beni-Saf (Oran). - M. Alziary, à Bras (Var). - M. R. Van Meer, Directeur de l'école moyenne, rue de la Prospérité, à Bruxelles.- M. Ad. Ferrière, Directeur du Bureau International des Ecoles Nouvelles, 10, Chemin Peschier, Champel, Genève.- C. Freinet, Bar-sur-Loup.” 

Inlassablement, ces circulaires mettent au point au long de quarante années les détails pratiques, les fondements philosophiques, mettent en relief les initiatives de chacun.

Et plus de quarante ans après cette première circulaire, la France se tisse de milliers d'appels : lettres destinées aux membres de telle ou telle commission, rapports qui rejoignent Cannes ou Vence, cahiers de roulement, expositions “ boules de neige ”, échanges sonores, films, appels téléphoniques...  

Non, nous ne sommes jamais seuls. Un grand Cœur bat au rythme de la Vie.

 

LE SERVICE ICEM DES CORRESPONDANCES

 

ORGANISATION 

Actuellement, ce service est assuré par trois responsables qui sont :

1°. Lucien Daviault, 83 Gonfaron, pour les correspondances du 1er degré (des Maternelles au fin d'études, les classes de perfectionnement y étant incorporées).

2°. Raymond Dufour à Goincourt, 60 Beauvais, pour les correspondances graphiques et sonores (1er et 2e degré).

3°. André Poirot, CEG, 88 Darney, pour les classes de transition, les classes terminales, les CET, les CES, les CEG, le second degré (correspondances graphiques seulement).  

Il existe une fiche de demande spéciale à demander soit à Cannes, soit au responsable, soit au délégué départemental, en n'oubliant pas de joindre une enveloppe timbrée avec adresse pour le retour.  

Le recours au service correspondance de l'ICEM peut se faire dans deux buts :

a) un échange de correspondance manuscrite (et sonore parfois de classe à classe et d'élève à élève).

b) un échange de journaux.

Nous allons donc examiner successivement ces deux cas :  

I- L’échange de correspondance manuscrite :

Lorsque vous avez en mains la feuille de demande, vous devez la remplir très soigneusement en vous conformant aux instructions portées en renvoi sur la feuille. Vous devez répondre à toutes les questions, même négativement. Puis vous adressez votre demande au responsable sans oublier de joindre le mandat ou le chèque représentant les frais de dossier et une enveloppe timbrée, avec votre adresse pour le retour.

II- Echange de journaux :

Pour l'échange des journaux, il existe deux sortes d'équipes : des équipes de 4 classes, des équipes de 8 classes.

Vous êtes donc incorporé à une équipe de 4 ou de 8 selon votre désir. Dans chaque équipe, nous nous efforçons de varier le plus possible les régions.

Pour pouvoir circuler en périodique, au tarif spécial, les journaux doivent être déclarés au Procureur de la République et à la Commission Paritaire des Publications et Agences de Presse. Les imprimés nécessaires à ces déclarations peuvent être demandés à ICEM, BP 251 Cannes ou à Daviault, 83 Gonfaron. Joindre une enveloppe timbrée (avec votre adresse) pour le retour. En outre, nous rappelons que la bande qui entoure le journal ne doit pas être collée : elle doit pouvoir glisser pour permettre au service des P et T de vérifier si le journal ne contient pas de correspondances ou de notes manuscrites. De plus, en enlevant une bande collée à la couverture, on détériore immanquablement le journal qui n'est plus présentable.  

III- Les correspondances internationales :

Chaque pays de la FIMEM (Fédération Internationale des Mouvements de l'Ecole Moderne) a un service de correspondance organisé en liaison avec notre responsable des jumelages à l'échelle internationale : Madame Henriette Moneyron, 1 bis rue d'Effiat 63 Clermont-Ferrand, à qui les fiches de demandes spéciales dûment remplies doivent être retournées.

(Celles-ci sont obtenues à son adresse ou à la FIMEM, BP 251 06 Cannes).

Un service d'animation est confié à Madame Yvette Boland, 137, rue de la Chartreuse, Grivegnée (Liège) -Belgique, qui étudie plus spécialement les problèmes posés par la correspondance internationale (pédagogiques et matériels).  

IV- Quelques règles à observer :

En conclusion, voici quelques règles que nous vous demandons de respecter.

a) Si vous avez sollicité nos services et que vous trouviez un correspondant au cours d'une réunion, d'un stage ou par l'intermédiaire d'un camarade, avertissez-nous tout de suite, sans attendre que nous vous ayons trouvé quelqu'un. Vous éviterez ainsi des désillusions au camarade à qui nous vous aurions attribué (et qu'il n'est pas toujours facile de bien servir ensuite) et du travail inutile au service.  

b) de même, si pour une raison quelconque, vous vous trouvez dans l'obligation de ne pas donner suite à votre désir de correspondance, avertissez-nous immédiatement.  

c) Enfin, rappelez-vous que nous nous efforçons de mettre ensemble des camarades ayant les mêmes désirs (par exemple quelqu'un qui utilise la méthode naturelle de lecture avec un collègue l'utilisant aussi, des collègues tirant le même nombre de textes libres par semaine, demandant le même rythme d'échange, de lettres, colis et documents. Si vous ne respectez pas vos engagements, votre correspondant qui, respecte les siens, se trouve lésé. Ne demandez donc que les normes que vous êtes sûr de pouvoir respecter.  

Ainsi donc, vous voici prêt à aborder la correspondance, source de joie, de travail, de vie.  

Bonne chance ! 

Imprimerie CEL - 06 - CANNES - Dépôt légal - quatrième trimestre 1968
Numéro d'impression 1149 - numéro d'édition 51 - Printed in France